Jeudi 18 avril 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

Exposition en
mai 2015

Nos champs de solitude

image

hautEn savoir plus
...

image
Nos partenaires

Vos papiers !

Au fil de La Seyne (suite n°4)...

:::: Par Jean-Pierre Thiercelin | paru le 16/12/2011

thiercelin3.jpg

Retour à Ithaque

Le ciel s’est assombri sur Notre-Dame de Mai en haut du cap Sicié, les rochers des « deux frères » s’estompent dans les embruns et les petits bateaux de pêche rentrent au port de Saint Elme… Derrière la langue de sable des Sablettes, au port de la petite mer, le bateau-bus pour Toulon attend… Au port de La Seyne, le « 8 M » fait de même… Les premières étoiles ne vont pas tarder, il est temps d’embarquer pour aller au… Théâtre ! Le temps de traverser la rade, fouetté par le vent du soir, on se dit qu’on a choisi la bonne direction… Le Théâtre Liberté !

Ce nouveau lieu qui vient d’ouvrir ses portes en début de saison au cœur de la ville, place de la Liberté, partage avec Châteauvallon l’appellation « Scène Nationale ». La direction en a été confiée aux frère Berling, Philippe et Charles. Le grand public connaît surtout Charles, le comédien, qui incarne ainsi en sa bonne ville le retour de l’enfant prodigue. Ce soir, il joue  « Ithaque » de Botho Strauss. Bien sûr, il joue Ulysse pour son retour en son Ithaque Toulonnaise. L’idée n’était pas mauvaise en regard d’un passé local et de l’actualité internationale… C’est ainsi que le théâtre Liberté a consacré son début de saison à « La Grèce aujourd’hui ».

N’ayant pas vu la création au théâtre de Nanterre-Amandiers en début d’année, je débarquais moi aussi, plein d’espoir…Mais l’espoir s’est noyé, dès les premières minutes, dans le pédiluve où barbotte Ulysse/ Berling fraîchement échoué à l’avant-scène. Et quand Pallas Athéna en armure de carton pâte vient mettre son grain de sel, on se dit que ça va se gâter… D’autant qu’à l’arrière un monumental escalier de béton menace… On comprend bien que Botho Strauss a voulu nous montrer un Ulysse humain dans sa complexité, un acteur un peu hâbleur, un peu menteur… Mais le spectateur, le cul entre deux fauteuils rouges sent bien que la mayonnaise de cette lourde production ne prend pas et qu’elle ne va pas tarder à lui peser sur l’estomac… Qu’a voulu nous montrer Jean-Louis Martinelli, le metteur en scène ? Une tragédie à l’antique avec accents Claudéliens, une bande dessinée avec francisques dérisoires, arc en plastique et flaques d’hémoglobine ? Une pièce contemporaine avec jeu réaliste ? Un peu de tout ça, sans doute… Mais justement, on doute !...

C’est d’autant plus décevant que dans ce même théâtre, mais dans la petite salle, nous avions vu, peu de temps auparavant, un très beau spectacle : « Pays natal ». Beau par sa simplicité et son évidence. Quatre jeunes comédiens issus de la distribution d’ « Ithaque » (dans laquelle ils sont injustement noyés !) deux grecs (Nicolas Yalelis, Dimitris Daskas) et deux français (Aurélie Nuzillard, Pierre-Marie Poirier) inventent un spectacle autour d’un texte de Dimitriadis. Autour d’une scénographie  légère et ingénieuse qui utilise intelligemment la vidéo, ils brodent, sans avoir l’air d’y toucher, sur le thème du pays, de l’histoire, la Mémoire de l’identité. Ils jouent avec les clichés et l’actualité que l’on sait. Mine de rien, ils s’interrogent et nous interrogent tout en s’amusant. En un mot du théâtre en liberté !...

Sous l’œil bienveillant de la lune, le dernier bateau-bus nous a ramené jusqu’à la Seyne sur mer où les ruines des remparts de Troie et des chantiers navals s’interrogent sur les trous de la mémoire contemporaine…

L’affiche de la très belle exposition « Nous, venus d’ailleurs », montre des valises empilées sur un chariot débarqué sur un quai. Image reprise et déclinée dans la belle scénographie de l’exposition (Yannick Lemesle). On ne peut s’empêcher de penser à Angelopoulos et au regard d’Ulysse… Au cours d’une journée d’étude, l’association « Histoire et patrimoine » s’est interrogée sur les vagues successives d’étrangers qui, là comme ailleurs, ont sédimenté une terre devenue terre impressionniste… Les contributions de haut niveau ont la bonne idée de se mettre en perspective avec la réalité et la présence des témoignages. Cela permet de donner à l’ensemble une dimension humaine d’une rare intensité. Ces regards croisés sur un passé de luttes et de souffrances permettent un retour apaisé sur le lieu où était né l’histoire après une odyssée d’oubli.

Cette mémoire obsédante, j’essaie depuis près deux mois d’en graver les signes sur des tablettes, des signes qui deviennent des mots, des mots qui parfois s’incarnent quand ils chantent avec aujourd’hui et parfois tournent en rond… Alors rien ne vaut d’aller croiser les regards clairs des collégiens, des lycéens. Des regards qui obligent à ne jamais tricher, à payer comptant le prix de l’Odyssée sur l’océan des mots de l’histoire et de la mémoire. Des regards qui vous disent : « on voit bien que vous vous gavez de mots, ça nous plaît bien et ça nous donne envie d’en faire autant »… Et quand ils ajoutent « n’oubliez pas de revenir !...» Je retrouve l’âge des possibles et repars toutes voiles dehors à l’assaut du Cyclope au fond de ma page blanche…

C’est alors qu’au loin une voile s’annonce dans la rade… C’est la nef de Dante Sauveur Gatti, sourd aux sirènes des pollutions verbales, que La Seyne attendait pour le grand soir de l’éternel retour… Si la flèche d’Ulysse a réussi à traverser les anneaux, celle de Gatti,  traverse les langages… Deux jours durant, Gatti va parler. Ce jeune homme de 87 ans peut tenir en haleine, en oubliant le temps, un public fasciné. Tout au long de la lecture de la préface de « La traversée des langages » (parution début 2012), les grandes pages s’envolent et les mots s’entrechoquent au gré des fulgurances que la mémoire essaie d’attraper au vol… Nécessité de  réinventer chaque fois le théâtre… L’heure est toujours au combat… Tout n’a-t-il pas déjà été vécu par le silence des arbres… Qui interrogeons-nous ce soir ? Et les fauteuils vides répondaient : la révolution !... Ne plus consulter l’oracle, nous le sommes !... Comment pouvait s’inventer le théâtre devant les chambres à gaz devenues musées ?... Nous ne nous rendrons pas, nous ne nous vendrons pas, nous garderons nos mots !...  Et les mots papillons restent un instant, battant des ailes sur le dos de la main, le temps que la rétine et le cœur impriment leurs couleurs…

Le lendemain le soleil et la foule des amis étaient au rendez-vous place Martel Esprit devant « la bibliothèque de théâtre Armand Gatti » dont on fêtait enfin l’inauguration !… Il y eut des discours de réjouissance bienvenue et face au ciel immense Gatti leva le poing avec un grand sourire de bonheur… En souvenir de Sophie Scholl et de ses compagnons qui  donnèrent à la résistance un nom de fleur, Georges Perpès distribua des brassées de roses blanches dont chacun s’empara, tandis que Françoise Trompette nous conviait à l’étage faire claquer les volets qui s’ouvraient sur le monde… De chaque fenêtre, les mots de Gatti furent proférés comme autant de cadeaux avant d’être jetés en gerbes, par poignées, comme autant d’oiseaux de papiers blancs au plumage de signes…  Les fleurs sont la réplique des oiseaux dans le ciel… 

Après avoir écouté chacun et parlé longuement avec qui le souhaitait, toujours souriant, généreux et disponible, Ulysse Gatti repartira demain au gré de sa parole errante s’accordant juste une courte pause sous l’arbre de la maison d’Ithaque Montreuil…

Après cet éclat de soleil, les livres de théâtre profitant du temps de Noël viendront d’eux mêmes par milliers réchauffer les rayons de la nouvelle bibliothèque pour s’offrir en cadeaux dès la nouvelle année… Les lecteurs de tous poils, amateurs de théâtre, acteurs, metteurs en scène, viendront s’y ressourcer, les auteurs pourront y séjourner, y vivre et y écrire. Avec Françoise et Georges, qu’ils en soient remerciés, la bibliothèque vivra !...

Mes tablettes noircies, il sera bientôt temps de les confronter à l’écoute de ma nouvelle famille-amie de La Seyne, aux « Chantiers de la lune » qui portent un si beau nom… Boualem sera là avec les amis de Tisot et de la cité Berthe, Larck avec les amis de la bibliothèque, le kiosquier du marché s’il n’a pas oublié, Ilia, Delphine et Guy,  Ronan, Andrée, Yolande, sans oublier Mireille, le regard myosotis de la bibliothèque… Et s’ils ne viennent pas, je les garde avec moi au creux de la tablette avec les enfants de la cité, des collèges, des lycées…Le café de Saint Elme et de l’Idéal Bar… Je les garde avec leurs histoires, leurs mémoires, leurs regards dont ils m’ont fait cadeau et je leur dit merci !

Mais une grande ombre s’est avancée dans le port, annonçant le fantôme d’un géant des mers transatlantique revenu de la grande époque… La sirène mugissante m’invite à monter à bord de l’ « Ithaque » pour une grande traversée…Une nouvelle histoire commence !...

 


haut Réagissez à cette contribution...

hautHaut de page

 

Mentions légales

©Le Billet des Auteurs de Théâtre 2011

Le collectif

Contact

Revue réalisée avec le concours du
Centre national du Livre