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La première fois que j'ai été en Ukraine

:::: Par Henri Gruvman | paru le 28/11/2011

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 L'Ukraine  est loin d'être un pays neutre pour moi. C'est d'abord le pays natal de mon père.  Ce n'est que très récemment (en août dernier) que j'ai entrepris  d'y aller.  Un festival de monodrames (comme  les pays de   l'ex bloc soviétique aiment à  nommer ce type de spectacle à un acteur)  m'invitait. Le festival avait lieu dans une ville moyenne de 300 000 habitants située entre  Kiev  et Odessa  et à l'ouest de cet axe. La ville en question (khmelnitskyi) était aussi  à moins de  3OO km du village  de Granov (le village natal de mon père). C'était l'occasion rêvée. Le fils  revenait  dans ce pays,  presque un siècle  après la naissance du père avec un spectacle . Une belle histoire, non ? Une réparation, peut-être ?

Nous sommes le 26 août 2011, il est  08H30 du matin et nous partons  en direction de Granov, le village de mon père situé à un peu moins de 300 km de cette ville de Kmelnystkyi. Dans la voiture il y a mon amie Marie Hélène, Lharissa (notre traductrice ukrainien/ anglais et également femme du directeur du théâtre  qui nous accueille) et le chauffeur  (son ami d'enfance ). Il fait beau. La campagne est belle. La route moins abîmée qu'on aurait pu l'imaginer.  On est même  pas trop secoué !   L'ambiance  dans la voiture est bonne, amicale. Nous sommes tous très contents  de remonter le temps, d'aller à la rencontre de ce village. Cette journée  sera d'un bout à l'autre, une véritable journée  d'enchantement, une  journée  extraordinaire. 

Quelques heures plus tard  dans un grand champ aux environs  du  village de Granov.

Un homme  dans  le champ se tient  bien droit et embrasse  l'horizon. Autour de son cou une  grande  étoffe ukrainienne. Il tend ses bras  et détachant bien les syllabes  et laissant de l'espace  entre elles  il déclare  à tout l'univers (rien que ça!)

J'AI PLUS DE SOUVENIRS QUE SI J'AVAIS MILLE ANS 

Il M'A DIT VOILÀ  LE  CIMÉTIÈRE    (l'homme  désigne  le  grand champ)

Je lui ai  demandé : mais les pierres tombales  où sont-elles ?

Il m'a répondu :  "Elles ont été volé en 1960 "  C'est un champ. Il n'y a rien. Aucune inscription. On respecte me dit-il. Personne ne vient. Sauf quelques animaux.  Effectivement on aperçoit deux paisibles chevaux. Le paysage est magnifique. Le soleil  éclatant. Le ciel immense. Pas de culture. Pas de clôture. "Ici " est  le cimetière. Ici  ont vécu, ont souffert, tous mes  ancêtres du côté paternel. Je me recueille. Où? Comment?  Devant quoi ? Un champ .Un grand champ. Pour eux  ces ancêtres dont je ne connais pas le nom. À peine  le nom de mon  grand  père "Joseph "  L'encadreur d'icônes, le vitrier, le réparateur de galoches . Tant de métiers pour crever de faim.  Les autres, les oncles,  les tantes, les cousins  disparus dans la tourmente.  Même pas  un nom quelque part.  Oui le mien de nom.  Ce nom né dans ce village il y a plusieurs siècles. Maintenant il existe ailleurs,  ce nom dans un autre pays ; Mais c'est tout.  Toute la famille a été engloutie en 1917 et en 1942.

L'homme  étend l'étoffe sur ses bras et pose son texte dessus

"IL " nous a  fait un grand discours, à notre arrivée  dans ce qui était une église  maintenant transformée en centre culturel (si on peut dire) Quelques livres, quelques  outils d’agriculture, de vieux costumes, des photos des morts du village de la deuxième guerre.

Il est venu souhaiter la bienvenue  au fils de celui qui né dans ce village, l'a fui en 1917, échappant de justesse  aux  pogromes des bandes  nationalistes.  Mais ça il ne  peut pas en parler. Il met tout sur le dos des allemands. "Il" c'est  le maire. Un homme jovial, petit, solide  qui parle  avec une voix de stentor. Il nous a reçu en grande  cérémonie  avec le pain et le  sel  posés  sur l'étole  aux motifs traditionnels. Notre   adorable  accompagnatrice Lharissa traduit en anglais. Un vrai personnage  de Tchekhov, cette Lharissa.  Devouée, d'une gentillesse confondante,  aux yeux si doux  et au sourire renversant. Je la regarde, je fonds littéralement, saisi par la mélancolie aussi qu'elle dégage. Totalement conquis par sa douceur et son humanité. Une charmante grosse dame me parle comme si je comprenais tout. Comme si évidemment étant le fils de... ma foi je parlais sa langue. Mais je ne comprends rien. Elle  est  intarissable, la grosse dame,  avec sa robe de toutes les couleurs  comme en portait ma mère ; elle me montre les photos de ces ancêtres. Elle a toujours vécu Là. Elle déborde de gentillesse. Derrière elle,  trotte une toute  petite femme  tout en sourire, elle aussi . Elle  veut absolument nous offrir des gâteaux. On a envie de les embrasser toutes les deux ces  Laurel et Hardy féminins  du coin ! Elles sont drôles, craquantes. Est-ce la vodka  qu'on nous verse ? La chaleur de l'accueil. Je suis au bord des larmes. 

Vous entendez mes ancêtres ? Je suis là. -Moi le petit français, le dernier rejeton. Je reviens. On me fête. Alors que  peut-être leurs grands pères venaient casser vos vitres le jour de pâques, alors que  certains de leurs ancêtres vous violaient  et  vous  tuaient. Bébés dépecés. Vieillards, ridiculisé et humiliés. Jeunes  hommes terrorisés et fuyant dans la neige par moins 20 sous zéro.  Exécution  en série avec une balle dans la tête. Les bandes dans les bois, les incendies des lieux de prière. La sauvagerie à l'état pur. Sur des siècles ! Alors pour vous, pour vous tous.  Pour vous, pour toutes ces souffrances de tous les  siècles, de tous les continents, de toutes ces minorités... ce .......   cri du fond  des âges. Ce cri !  A toi le ciel, ce cri ... Écoutez _    (cri)  Tout ça pourquoi? Parce que différent ! Vraiment ?

"Si vous nous piquez, est-ce que nous ne saignons pas ? Si vous nous chatouillez, est-ce que nous ne rions pas ? Si vous nous empoisonnez est-ce que nous ne mourrons pas ? Et si vous nous outragez est-ce que nous ne nous vengerons pas.  Si nous sommes  comme vous du reste  nous nous ressemblons aussi en cela " 

Non simplement boucs émissaires, comme tant d'autres le seront.

Vous savez il m'a promené dans votre village, en bas. Moi je le croyais sale, pauvre  avec des détritus partout, des saletés partout. Mais non. Il est  devenu beau votre village. Il est même très beau. Et où il y avait vos maisons ; Là où il y avait  aussi la maison  de mon grand-père. Il n'y plus rien. Rien. Des arbres. Beaux. Aucune trace. Sinon la voix du maire qui me dit et qui se souvient parce que son père ou son grand père,  le lui a dit : "Là il y avait l'école où allait probablement votre père . Là, la maison d'un barbier, là, la  place du marché...plus rien. Aucune trace de votre vie ici. Rien que la mémoire.


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