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Fernandel

:::: Par Françoise Sliwka | paru le 28/11/2011

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Ma grand-mère est morte cette nuit.

Hop là, tout doucement sans un bruit sans déranger personne sans un mot, dans un souffle silencieux, dans son sommeil, elle est morte.

Cette nuit.

La nuit de Noël.

Elle a laissé une dernière fois le petit Jésus fêter son anniversaire, elle aime bien les anniversaires ma grand-mère, elle ne le dit pas (elle ne dit pas beaucoup de toutes façons) mais elle aime bien cela, la joie sur les visages de ses petits enfants, le dîner avec tant de monde à table, avec trop de monde à table alors, elle préfère ne pas s’asseoir, ne pas s’asseoir et servir.

Elle va de la cuisine à la table, de la table à la cuisine, elle sert les uns et les autres, sans dire un mot, ou alors un seul, chuinté plus que prononcé vraiment, dans cette langue qui n’appartient qu’à elle, qui est comme moi, entre deux chaises.

Elle était entre deux chaises ma grand-mère, la chaise dans la cuisine pour éplucher les patates et faire la soupe, les pommes, les coings et faire les compotes, et puis, la chaise dans la salle à manger, qui reste vide.

Qui reste vide, et alors, on lui dit, son fils, sa fille, ses fils, ses filles, ses belles filles, ses gendres, ses petits enfants, mais viens t’asseoir, mais allons, mais viens t’asseoir, viens manger…

La chaise est vide.

Le petit Jésus a fêté son anniversaire, ma grand-mère a mangé un peu de foie gras, celui que fabrique ma tante, il est bon, elle aime bien, sur des petites tartines de pain de mie légèrement grillé, ça fond dans la bouche, oui, c’est bon. Et puis, c’est gratuit, c’est sa fille qui le fabrique, parce que sans quoi, elle n’irait pas acheter un truc comme ça, ah non, payer des sommes pareilles pour manger et puis quoi, digérer et le reste, ah non, ça non.

A-t-elle mangé un petit peu de bûche au chocolat ?... Bu un verre de porto ?...

Elle a posé ses mains sagement dans le creux de sa robe, assise comme si rarement à la table de la salle à manger, sa fille avait dit, ce soir, tu restes là, tu fais rien, t’as compris ? C’est nous qu’on fait à manger pour toi, tu t’arrêtes un peu et pis tu manges, d’accord ?... Alors toi, ‘faut te commander pour que t’écoutes, c’est fou ça…

Ma vieille petite grand-mère a obéi. Elle s’est assise sagement pour dîner avec un petit bout de sa grande famille qui était là, avec elle, pour Noël. Dans sa trop grande maison froide et à moitié finie.
Ils ont mangé, elle aussi. Elle les regarde mais son regard est ailleurs. Elle les voit mais très très vaguement. Elle regarde ses mains, noueuses, ses ongles, pas très blancs plutôt noircis par ces fichues patates qui s’oxydent, pourtant c’est pas faute d’avoir les mains dans l’eau tout le temps, la vaisselle, la lessive... Dans l’eau, tout le temps. Gercées, cabossées, pleines de rhumatismes, déformées. Elle regarde ses mains dans les plis de sa jupe noire. Elle est fatiguée. Elle pense ça, ma petite grand-mère portugaise, ah Dios je suis fatiguée… J’en ai marre. Elle le marmonne à voix haute, mais ils n’entendent pas, ils ont bu un peu plus qu’elle, alors leurs joues sont rouges et ils parlent fort. Ça l’arrange ma petite grand-mère têtue et solitaire, elle peut parler tout bas tout haut, sans qu’on lui demande en criant et en articulant :

Qu’est ce que tu dis ? On entend rien ! On comprend pas ! Qu’est ce que tu dis ?

Mais tu parles en quoi d’abord ? En portugais ou en français ?

Elle sourit, elle dodeline de la tête doucement, « ils m’emmerdent, tous, ils m’emmerdent ». Elle a les cheveux mi-longs, blancs, coupés au carré, ou pas coupés justement, pas coiffés, elle s’en fout, ‘voit personne de toute façon, elle a des cheveux sur la tête, oui ben voilà, quelle nouvelle, des cheveux, comme tout le monde non ?

Oui, mais tes cheveux ma petite grand-mère, tes cheveux te donnaient un air de vieille jeune fille farouche et pas commode, un air broussailleux, un air de ‘viens pas trop m’emmerder, j’ai eu ma part de saloperies et de chagrin, ça va bien comme ça, j’en ai marre.

Elle se lève, ils sont en train de chanter, ils ne se rendent pas compte, sauf le petit dernier, celui qui est mignon tout plein et pis tout perdu aussi, Jonathan, ‘faudrait pas que la vie me le cabosse trop celui-là, mais qu’est ce que j’y peux moi ? Je lui ai fait de la soupe tous les jours depuis qu’il est venu se réfugier chez moi, fuir un chagrin d’amour qui finit pas, tiens,  demain, je ferai du riz au lait, ça console, ça console de tout, le riz au lait, ça fait du bien, ça cajole…

Ma petite grand-mère parle toute seule dans les couloirs froids de sa maison, tout se carambole un peu dans sa vieille tête, elle est si fatiguée, elle voudrait se reposer, se reposer pour de bon, elle dit, allez je vais me coucher, mais avant

Avant

Avant

Et là, ses yeux se plissent, elle rigole, elle se gondole ma petite grand-mère, elle pétille doucement, elle est pliée de rire, pliée d’avance,elle se dit : avant d’aller me coucher, et pendant qu’ils sont là à boire et chanter, je vais regarder un peu mon vieux copain, mon Fernandel.

Elle s’installe devant la télé, dans sa robe de chambre, avec ses cheveux de jeune fille qui s’en fout d’être ébouriffée, elle s’installe, elle a mis ses pieds au chaud dans des savates qui sont vieilles comme elle, et négligées et qui s’en foutent aussi, elles ont vécu tes savates, t’en voudrais pas des nouvelles pour Noël ? il avait demandé son gentil fils qui s’inquiète pour de bon pour elle et qui lui fait de jolis murs dans son jardin, qui pose de beaux carreaux dans sa salle de bains, et qui, (et ça c’est mieux, et ça, c’est bien),et qui lui amène de temps en temps sa fille. Une drôle de petite gonzesse celle-là, qui appris toute seule le portugais et qui a un joli accent, on dirait qu’elle chante, elle a des beaux yeux et des beaux seins tout ronds, elle trouvera un jour un mari travailleur qui lui fera des enfants mais pas trop,

Et alors, à son gentil fils elle a répondu, ‘dépense pas bêtement ton argent, mes savates vont très bien.

Elle est au chaud, il apparaît sur l’écran, sa grande gueule pas possible, ses dents qu’on dirait qu’il en a dix fois trop dans la bouche, ses yeux si immenses qu’on dirait qui vont sortir de sa drôle de tête, il apparaît, lui, Fernandel, et rien que de le voir, elle rigole.

Ensuite, ce qu’il dit, ce qu’il dit, vraiment, dans le détail, non, elle ne sait pas trop, il a l’accent du midi, ça transforme ces fichus mots déjà difficiles, mais on s’en fout, il est drôle, il fronce les sourcils, il rit, elle rit avec lui, et elle se promet, ce soir, je le rejoins.

Ma grand-mère est morte cette nuit.

Elle a décidé de se reposer enfin après n’avoir fait que travailler toute sa pauvre drôle de chienne de vie.

Elle est partie en grandes vacances avec Fernandel.

 


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