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Sehnsucht et Nostalgie

:::: Par Luise Rist | paru le 21/11/2011

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Pensées sur le pouvoir de l’Empathie

Une première lumineuse d’une pièce contemporaine, une soirée, qui nous assure que le théâtre a le pouvoir d’ouvrir un espace étrange et familier en même temps.

J’aperçois des comédiens qui comprennent tout ce qu’ils disent, qui me touchent au plus profond avec un certain regard en dehors des mots. J’ai le sentiment d’être au bon endroit au bon moment.

Une femme européenne rencontre un jeune homme africain. Sur la scène, un petit bassin d’eau qui rappelle le souvenir de la mer. Il fait chaud dans cette pièce qui se déroule sur la côte méditerranéenne, où un couple en vacances découvre un bateau avec des réfugiés.

L’africain parle dans sa langue maternelle. Il vient de Guinée et parle Pular. Sa langue est douce. Il demande quelque chose à la dame. Silence. La femme sourit. Et puis elle répond en suisse allemand - pourquoi? D’abord elle avait parlé en allemand avec son mari. On sait qu’elle est d’origine suisse, mais cette  information n’était pas importante jusqu’à ce moment-là. Le suisse allemand qu’elle parle sonne bien dans nos oreilles. Quand elle parle avec le jeune homme guinéen sa voix est tout à fait différente. Peut-être sa langue maternelle lui revient-elle en tête à ce moment-là, quand elle éprouve cette empathie avec le naufragé.

Nous, le public, on ne saisit rien de l’entretien suivant.  Le jeune homme sourit de sa part.  La femme se lave les mains dans l’eau et n’arrête pas de lui parler. Nous, on n’a aucune idée de ce qu’ils se disent. Soudain un mot jaillit de la conversation: “Heimat”. Pays natal. Le mot Heimat n’est pas facile à traduire. C’est un mot pour le pays d’origine, mais quelque chose résonne en plus. Heimat me fait penser à un autre mot très allemand: Sehnsucht. Sehnsucht a un autre sens que “Nostalgie”, car la “Nostalgie” a recours au passé tandis que “Sehnsucht” fait référence à l’avenir.  

La femme plonge sa main dans l’eau. Quelques gouttes giclent sur le visage du jeune homme. Il rit. Ils se comprennent tous deux, pour un instant, pour le temps d’un entretien utopique, pour le temps d’un regard profond qui va derrière la surface.

Toi, spectateur, tu plonges dans l’eau du petit bassin qui désigne la mer, tu deviens une partie de la mer qui t’entoure, tu commences à comprendre.

Un journaliste demande pour quelle raison ces deux personnes se parlent sans se comprendre. Si c’est un message politique.

Mais ils se comprennent, je veux dire. Est-ce que vous ne ressentez pas cela ?

On voit quelque chose de la vie des deux, on entend qu’ils se comprennent, non pas sans mots, mais avec leurs propres mots.

La situation entre les deux personnages est difficile et elle restera difficile. La pièce qui se déroule décrit des confrontations extrêmes entre les vacanciers d’Europe et les réfugiés des pays d’Afrique. Mais la scène où on entend parler les deux en Pular / Suisse-allemand  nous révèle un secret: Accepter la non compréhension, c’est une clef pour s’entendre profondément.

Le journaliste demande si elle peut lire la traduction des textes parlés dans cette scène.

Mais qu’est-ce qu’on peut y lire?

Wenn ihr's nicht fühlt, ihr werdet's nicht erjagen, nous dit Goethe dans Faust.

Tant que vous n'arrivez pas à en avoir le sentiment, tant que vous ne pourrez pas l'atteindre.

Le jeune homme nous paraît étrange, parce que nous ne  connaissons pas sa langue ni sa culture. Mais la femme sait, aussitôt, que l’étrangeté du jeune homme lui appartient, fait partie d’elle, lui est familière. Familier comme l’étranger. C’est la poésie qui nous touche, qui est capable de modifier la perception d’une situation. Ici commence le message politique. On n’est pas tous pareils, il faut accepter la distance entre nous, entre les cultures, mais quelque part, il y a une Nostalgie, une Sehnsucht, une fragilité que chacun et chacune de nous connaît. S’il est capable de s’ouvrir.

“ Ecrit en français pour les lecteurs de BAT par Luise Rist”.


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