Lundi 27 mai 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

Exposition en
mai 2015

Nos champs de solitude

image

hautEn savoir plus
...

image
Nos partenaires

Vos papiers !

Au fil de La Seyne (suite n°2)...

:::: Par Jean-Pierre Thiercelin | paru le 16/11/2011

thiercelin3.jpg

Assignation à résidence…

Après les pluies torrentielles, après les tornades, les arbres abattus, les coupures de courant, les routes dévastées… Après cette parenthèse désenchantée, la lune a fait son apparition sur le port et la place de la lune où se dressaient autrefois les chantiers navals… Demain il fera beau et le soleil reviendra sur la Seyne !... Il sera à nouveau possible de prendre son petit café en terrasse, au bistrot du marché en feuilletant Var Matin ou mieux la Marseillaise. Mais si la lecture de Var-Matin est comprise dans le prix du café, la Marseillaise, il faut l’acheter… Cela me permet de discuter avec le kiosquier. Il aime le théâtre et voudrait ouvrir un salon de thé littéraire. Voilà de quoi vous mettre du baume au cœur pour la journée !… Quelques courses prétextes, quelques tours dans les petites rues commerçantes dont les devantures n’ont pas changées depuis les années 60 …. Et, si je renonce à l’assiette d’huîtres de l’Idéal Café, il faudra bien songer à rentrer dans son gîte de résident face à son écran blanc, car « Que faire en un gîte à moins que l’on… n’écrive ! »

 Est-il besoin de préciser qu’ « Exils périphérique », le très beau papier de Sedef Ecer sur sa perplexité au moment d’aborder une résidence d’auteur à La Courneuve, a trouvé une résonnance immédiate dans mon exil de résident volontaire à la Seyne sur mer…

Il y a probablement autant de types de résidences d’écriture que de propositions et de lieux de résidence mais on peut, sans grand risque, distinguer les résidences dans des lieux destinés à cet effet, plus ou moins classieux, où tout est ordonnancé  autour du bien être de l’auteur pour qu’il puisse écrire dans les meilleures conditions et les résidences que nous appellerons de terrain qui peuvent prendre de multiples formes. A La Courneuve comme à La Seyne sur mer, nous sommes clairement dans le second cas de figure, ce qui, à priori, n’est pas pour me déplaire…

La Seyne sur mer est une ville « sinistrée ». Cette ville a perdu la boussole en perdant les chantiers navals. Ils étaient là depuis près de deux siècles et faisaient vivre pratiquement toute la ville. Aujourd’hui, il n’en reste rien, rien que le pont transbordeur, relevé à perpétuité tel un phare sans lumière ou un point d’interrogation pour touristes égarés et perplexes… Dans un raffinement suprême, la mairie de l’époque (1989) a fait détruire et raser tous les bâtiments dans le but assumé d’éviter toute  velléité de reprise ou de nouvelle agitation sociale… Il devenait évidemment difficile de se battre pour quelque chose qui n’existait plus…

Mon projet d’écriture traite de la Mémoire et de sa transmission. A priori, l’endroit semble plutôt propice pour traiter un tel sujet… Mais cette mémoire qui pèse sur la ville d’un lourd poids de silence auquel vient s’ajouter le temps d’une génération probablement perdue, c’est une sorte de mémoire blanche qui étouffe insidieusement sans dire son nom tel un gaz invisible… A l’emplacement des chantiers il y a un parc dit « parc de la navale »… en fait, face à la rade, une pelouse trop verte avec quelques arbres et buissons chétifs prolongés d’un no man’s land qui semble refuser toute plantation arbitraire et de mauvais alois…

Et puis ce  projet porte sur la Mémoire certes, celle de l’atroce boîte de pandore ouverte au cœur du XXeme siècle, celle de ses ramifications parfois douloureuses ou inattendues jusqu’à notre monde  d’aujourd’hui  mais il n’est pas question d’écrire un livre sur la mémoire des chantiers navals, ce que personne ne me demande d’ailleurs… Mais alors, comment se défaire de cet étrange sentiment de culpabilité ?… Et je suis là, perdu entre le port, le petit centre historique à moitié déserté, au nord, la cité Berthe, immense cité HLM construite à la glorieuse époque des chantiers et à l’extrémité ouest, la baie de Tamaris avec ses somptueuses villas d’un autre âge et la plage des Sablettes avec son sable fin et ses moules frites en front de mer…

Alors, autant commencer par plonger, non pas dans la mer (quoique, si le temps est doux...) mais dans tout ce qui peut permettre d’approcher cette autre réalité dans laquelle je suis transporté et où je vais séjourner assez longtemps. Les bibliothèques sont un bon début, elles permettent de poser les fondations et les repères sur lesquelles viendront s’ancrer des rencontres provoquées ou fortuites, riches ou décevantes…

Et puis un jour, vous entrez dans un petit café minuscule, un vieux monsieur vous accueille à bras ouverts comme si étiez une vieille connaissance et sans qu’il y ait eu la moindre question de votre part, il vous raconte l’histoire du quartier et du théâtre qui se trouvait là autrefois… Et vous vous dîtes qu’il commence, peut-être, à se dessiner quelque chose…

Et puis, à la cité Berthe, je croise Boualem, Manu et Mousse… C’est le centre culturel de la cité mais c’est aussi la maison du bon Dieu. Nous parlons de tout, de rien, de beaucoup de choses… Manu me propose une tasse de thé, Mousse m’étourdit par des tours de cartes fulgurants… Je leur pose des questions sur la vie ici, Boualem, lui, m’en pose sur mon écriture, comme s’il avait peur que je me disperse, que je m’égare… S’imprégner, se nourrir, c’est bien mais, attention, au delà de cette limite…  Nous parlions de Gary, je crois… Il me prête un livre de Maurice Blanchot… Il est temps de rentrer et de s’y mettre…

Dans  le soir qui tombe, la façade rose de la future bibliothèque Armand Gatti  accroche encore la lumière comme elle accrochera bientôt des noms de milliers d’auteurs de théâtre à ses rayons. Pour le moment, les portes sont encore fermées. Gatti, le poing levé et la parole plus errante que jamais, viendra inaugurer le lieu en décembre, peu avant mon départ… Il me faudra revenir… Pour le moment, je suis une sorte d’auteur résident en préfiguration… Tous les espoirs sont donc permis !  Un dernier verre de Bandol blanc (excellent !) s’impose donc au bar de la Marine…

Les mots nous lisent dit Gatti… C’est sûr qu’ici, ils auront beaucoup à lire…

Et sur le port, les pages de Gatti couvertes de mots s’envolent au vent du soir avec les derniers Goélands…


haut Réagissez à cette contribution...

hautHaut de page

 

Mentions légales

©Le Billet des Auteurs de Théâtre 2011

Le collectif

Contact

Revue réalisée avec le concours du
Centre national du Livre