Dimanche 26 mai 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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La promesse

:::: Par Françoise Sliwka | paru le 24/10/2011

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C’est un volet qui claque, elle croit qu’il frappe à la porte. Le vent est fou ce matin. Elle a légèrement sursauté en entendant le petit bruit mat du volet de bois gris clair, son corps s’est redressé imperceptiblement, et son ventre s’est noué. Elle reconnaît tous les signes, les analyse presque cliniquement, se fait simplement la réflexion suivante : d’une part, cette attente, cet espoir illusoire sont puérils, il est reparti, d’autre part, c’est amusant de voir comme le corps d’une presque vieille dame (elle vient d’avoir cinquante ans, elle ne pensait pas qu’elle serait atteinte par cette peur de la décadence physique, et pourtant si, elle regarde depuis quelques semaines ses seins descendre mollement, ses bras pendre vaguement, ses fesses perdre leur aspect de pommes, c’est un constat qui lui fait de la peine, elle regarde son corps comme un ami qui se laisserait aller, par négligence, par fatigue, elle est pleine d’empathie pour lui, d’une sorte de tristesse contenue, par pudeur, elle n’ose pas lui dire ce qu’elle voit, il le sait déjà), c’est amusant de voir ce corps d’une bientôt vieille dame réagir au petit bruit mat du volet comme celui d’un chat, d’une panthère, vraiment comme celui d’un animal qui guette malgré lui, qui est toujours sur ses gardes, qui ne perd pas de vue le monde extérieur et les signes qu’il envoie, sans cesse. C’est amusant. Elle ne pensait pas avoir gardé cette présence-là, cette qualité animale. Elle s’en réjouit. C’est une preuve de vie, une preuve de bonne santé. Elle s’en félicite même.

Tout à l’heure, en arrivant à son cabinet, elle a cru le voir, à la terrasse, au soleil. Les mains de l’homme, sa parka ressemblaient aux siennes. Cette apparition a créé une très violente tension dans son ventre, c’est-à-dire, plus précisément, depuis les ovaires jusqu’au diaphragme, une grande brûlure vertigineuse, un feu d’un instant où, là encore, le corps tout entier se saisit, se ressaisit peut-être, se tend, s’apprête à recevoir la peur et le plaisir mêlés. Et puis, non. Ce n’était pas lui, pas du tout. Faux espoir. Ou peur inutile.

Peur de quoi exactement ? Elle se demande. Elle ne sait pas répondre. Elle avance vite dans la rue devenue sombre, un immense immeuble cache le soleil, elle va traverser le jardin du Luxembourg et arriver bientôt à son cabinet. C’est l’heure.

Hier matin, il est venu.

Il a appelé mardi, sa voix, son souffle étaient les mêmes mais elle se sentait très calme en l’écoutant, détachée. Une sorte de distance apaisée lui semblait envelopper leur échange. A vrai dire, elle n’avait pas même très envie de le voir. Elle redoutait d’être déçue, elle redoutait d’avoir à le repousser. Elle aurait préféré qu’il eût tout à fait et pour toujours disparu de sa vie.

Elle l’a pourtant croisé mercredi, par hasard, devant l’Observatoire, sa longue silhouette toujours aussi maigre, la même parka ou une autre, mais identique, couleur de terre, et ses yeux noirs qui ne la quittaient pas. Il la guettait. Il était venu en espérant la trouver là, comme souvent lors de leurs rencontres. Elle parlait sur le parvis avec une amie universitaire, elle rentrait d’un joyeux déjeuner avec elle, elles riaient, elle a tourné la tête vers le bout de la rue, vers le jardin, et elle l’a vu. Malgré elle, elle lui a lancé un clin d’œil, comme avant. Ils sont complices, depuis toujours. L’amie a regardé dans la direction du clin d’œil, mais n’a pas posé de question, a même gommé de sa mémoire le clin d’œil, elle avait dû le rêver, ou alors, Anne avait une petite poussière coincée sous la paupière, enfin de toutes façons, il était impossible que le clin d’œil ait été adressé à ce vieil Arabe, raide devant la porte du Luxembourg, dans sa vieille parka marron. L’amie est partie, Anne est allée retrouver Ismaël.

Ils se sont embrassés, comme de vieux amis, en se serrant furtivement dans les bras, un geste plus intime lui a pourtant échappé : il a posé sa main sur le ventre d’Anne, un court instant, elle a presque tressailli.

Ils ont marché un peu, ensemble, sans se toucher, sans se prendre par la main, ils ne l’ont jamais fait en public, dans la rue. (Sauf une fois, à Marrakech. Elle était là-bas pour un colloque, elle devait rejoindre l’ensemble des médecins invités dans l’après-midi : elle l’avait alors appelé, à tout hasard. Il serait là dans quelques heures, il quittait Rabah en car, justement en direction de Marrakech. Ils s’étaient donnés rendez vous devant l’hôtel, il était tôt, elle l’avait attendu un peu sur un banc, assise sous un beau palmier, le soleil était encore léger. Elle l’avait vu descendre de l’autobus et l’avait trouvé rayonnant. Sa couleur caramel, sa carrure, son sourire, elle était conquise à nouveau. Et là, pour la première fois, sans doute parce qu’il était loin des regards indiscrets, il lui avait pris la main pour ne plus la lâcher. Sa main pleine, ronde et chaude et dedans celle d’Anne, longue et blanche. Elle avait remarqué que même alors qu’il expliquait à un chauffeur de camion arrêté devant eux comment rejoindre la route qu’il cherchait, alors qu’il faisait de grands gestes pour montrer mieux le chemin en parlant fort, il avait gardé sa main dans la sienne, serrée. Elle ne pouvait pas glisser ses doigts entre les doigts d’Ismaël, ils étaient trop larges. Elle avait d’ailleurs le sentiment étrange d’être une petite fille avec lui. Pourtant il avait juste quinze ans de plus qu’elle, mais c’était peut-être parce qu’ensemble ils étaient comme un grand et une petite, c’est-à-dire, elle, comme une fillette et lui, comme un jeune adolescent. Frémissants, drôles, légers, tendres et susceptibles. C’était la seule fois qu’ils avaient marché dans la rue main dans la main, comme des amoureux.)

Dans ce froid de sous-bois humide et parfumé que dégage le jardin du Luxembourg après les pluies de novembre, en écrasant sous leurs pas quelques bogues de marrons, elle se disait qu’ils étaient, décidément oui, de drôles d’amoureux.

Il avait peu de temps, elle aussi, elle reprenait ses consultations dans dix minutes, il avait à faire. Comme chaque fois, il restait un peu énigmatique sur les raisons de son retour en France : des affaires à régler, passer du temps avec les enfants, des histoires d’argent, et puis, voir son ex-femme. Quand il revenait, il vivait chez elle, dans le petit appartement qu’elle avait acheté, après son départ. Leur relation était apaisée, pas vraiment tendre mais plus du tout hostile. Il disait, ne m’appelle pas, c’est moi que je t’appelle : Anne alors fronçait les sourcils, il répondait un peu navré et un peu péremptoire, c’est comme ça, c’est ma femme, oui, mon ex-femme, mais c’est compliqué tu sais, elle se vexe, je vis chez elle, je suis son invité, je préfère t’appeler moi. Elle acceptait.

Longtemps, elle s’était d’ailleurs dit, j’accepte trop, je ne devrais pas, il faudrait savoir exiger, dire non, taper du pied comme faisait Rosalie enfant quand elle voulait obtenir quelque chose. Et finalement elle s’y refusait parce que justement, la beauté étrange de cette relation résidait dans sa transparence, sa sincérité et sa douceur. Elle avait été parfois dérangée, ou attristée par la rudesse de ses paroles, elle le trouvait trop bourru, trop brutal ; un jour, elle le lui avait dit, il s’était excusé, immédiatement, en ajoutant, tu as raison, tu as bien fait de me parler, pardon. Elle avait été touchée par cette souplesse inattendue.

Elle l’aimait. Encore aujourd’hui, dix ans après, elle l’aime.

Il était apparu dans sa vie en sifflotant. Il portait un pantalon blanc, de lourds godillots tachés de peinture blanche, un pull blanc avec des taches de peinture blanche, même son visage couleur pain d’épice avait des taches blanches, des sortes de petits nuages craquelés. Il sifflotait en peignant, elle venait d’installer son cabinet près de la place St Sulpice. De la fenêtre de son bureau, elle voyait un bout de l’église, beaucoup de ciel pas souvent bleu, et en se penchant, elle le voyait, lui. Entre chaque patient, elle fumait une cigarette, c’était il y a dix ans, elle fumait trop, il le lui avait dit. Il repeignait l’appartement juste en dessous, un immense appartement, il en avait pour une semaine au moins, c’était bien. Elle se souvient l’avoir dit à voix haute, face au miroir en se lavant les mains au petit lavabo entre deux patients, il en a pour au moins une semaine, ça c’est une bonne nouvelle. Elle était ravie de ce voisinage inespéré : il était joyeux, il chantait bien, il sifflait bien, il lui redonnait du courage quand elle en manquait, de le savoir juste sous elle la rassurait, elle se sentait moins seule.

Mon  frère est mort, le mois dernier, d’une rupture d’anévrisme. C’est la première chose qu’elle lui a dite quand ils se sont retrouvés au Café de la Place. Elle tournait machinalement sa petite cuillère dans la tasse, elle regardait les dessins légers des bulles plus claires dans le noir du café, il a juste dit avec sa voix douce : je suis désolé. En relevant la tête, elle l’a regardé mieux et compris soudain ce qui l’attirait tant chez lui. Il avait le visage d’Antoine, son sourire triste et immense, ses yeux plissés, la même façon de parler avec la cigarette coincée au bord des lèvres dans une grimace pleine de charme, les mêmes cheveux gris trop courts, presque rasés, les mêmes épaules, les mêmes lourdes rides creusaient ses joues, le même âge, sans doute… Elle se sentait soudain intimidée par cette ressemblance et puis, en même temps, irrésistiblement happée par le corps de cet inconnu. Elle avait envie de le serrer contre elle, d’embrasser ses paupières, de caresser sa peau, elle voulait poser sa joue contre son cœur pour l’entendre battre, elle voulait le sentir vivant tout contre elle, et même, à l’intérieur d’elle. Elle voulait prendre soin de lui.

Il a fini son travail dans l’appartement en travaux, ils ont bu des dizaines de café, elle se sentait ressuscitée, joyeuse, légère, … amoureuse. La vie lui offrait un frère en guise d’amant, un amant en guise de frère, elle avait peur parfois quand ils s’embrassaient ou se caressaient au beau milieu des gravats, des pots de peinture blanche, des pinceaux, peur d’être entendue, ou vue dans les escaliers, peur de cet élan qui les collait l’un contre l’autre, peur de cet amour insensé qui s’accomplissait comme un rituel, peur d’être folle à vouloir faire l’amour tous les jours avec un homme qui ressemblait tant à son frère, peur de devenir folle quand il lui a dit, j’ai fini la peinture, quand est ce qu’on se voit ?

Un soir de juin, Anne est rentrée chez elle, elle a posé son sac dans la cuisine, elle s’est lavée les mains en chantonnant, elle a remis son tablier (et c’était un geste qu’elle avait oublié depuis que son frère était mort, deux mois auparavant), elle a coupé des aubergines, des tomates, des oignons, elle a versé l’huile d’olive dans la poêle, les légumes ont soupiré, siffloté, la cuisine a commencé à se remplir d’une odeur d’été, Anne s’est dit, ça y est, il m’a guérie. Elle a couché le soir la toute petite Rosalie, et en la soulevant dans ses bras, elle a retrouvé son odeur de brioche, elle s’est mise à renifler le corps de sa petite, à soulever les boucles pour se remplir du parfum de son petit cou gracile, elle respirait en riant le corps de son enfant. Il m’a redonné vie. Elle lui en était reconnaissante, infiniment.

Pendant un an, ils ont continué de se retrouver. Il venait à l’heure de sa pause entre deux chantiers, elle se débrouillait pour décaler les rendez vous de ses patients, ils s’enfermaient dans la petite pièce inoccupée, au fond du cabinet. L’endroit était à peine plus grand qu’un placard et les obligeait à se plaquer l’un contre l’autre, sans tellement pouvoir bouger. Ils avaient soif de baisers et leurs peaux se répondaient, en silence.

Au début, Anne était intriguée par ce phénomène nouveau, elle aimait un homme sans éprouver le besoin de vivre avec lui, ni même de le voir plus que lors de ces brèves étreintes. Une fois seulement, elle avait regretté l’absence d’Ismaël : elle était invitée aux quarante ans de sa meilleure amie, tout le monde dansait, des amis de toujours, elle était radieuse et elle aurait voulu qu’il la voie, comme ça, en beauté, et danser avec lui. Mais elle ne le disait à personne : elle aurait eu honte de ces enfantillages. Alors, personne ne sut qu’Ismaël et Anne s’aimaient. Personne n’aurait compris.

Puis, au bout de cette drôle d’année, Ismaël s’en est allé. Il partit rejoindre l’Algérie, son cousin l’attendait à Tipasa pour créer une petite entreprise de peinture en bâtiments. Il avait besoin de retrouver sa terre, le soleil et la mer. Il disait, je ne me suis jamais habitué au froid, et au gris, tu comprends ? Là-bas, je serai mieux, il y a la famille, mon père qui devient vieux, tous mes amis. Elle l’encourageait à partir, à refaire sa vie, elle comprenait très bien, elle avait envie qu’il soit heureux, elle pensait qu’il ne lui manquerait pas. Et c’était vrai.

Elle avait recommencé à vivre seule, sans son compagnon de midi. Elle refusait néanmoins de faire quoi que ce fut de la petite pièce du fond, elle voulait la garder comme un petit débarras, comme une cabane d’enfant, une grande boîte à souvenirs.

Et pendant dix ans, sans prévenir, comme une surprise renouvelée, Ismaël est revenu, chaque année. Et chaque année, il a trouvé un moyen pour la retrouver et pour l’aimer à nouveau. Il avait vieilli, elle aussi bien sûr, mais c’était surtout très étrange pour Anne de voir à travers lui le visage et le corps qu’aurait eu Antoine. Ils conservaient ce lien, ce secret. En somme, ils s’aimaient. D’un amour impossible mais ils s’aimaient. Anne ressentait chaque fois plus vivement son départ, le vide qu’aucune trace, aucun souvenir tangible ne venait remplir.

Alors, ce jeudi-là, quand elle lui proposa de venir la rejoindre, elle se dit qu’ils étaient désormais trop vieux pour le petit cagibi. Elle l’accueillit dans son lit. Et ils se retrouvèrent, pour la première fois, nus, dans un lit, leurs corps entremêlés dans une douceur, une confiance tranquille et mélancolique. Il embrassait son visage avec délicatesse, comme un objet fragile, il l’embrassait comme on embrasse les enfants, en lui mangeant le nez, en léchant son cou. Ils ne dirent pas un mot. Elle avait peur qu’il eut froid. Il caressait son dos, lentement, tout son corps. Il lui demanda juste, serre moi fort. Et ils se serrèrent l’un contre l’autre, fort, très fort, son vieux corps pain d’épice contre son corps blanc, plus si ferme maintenant. Elle regarda ses yeux noirs, elle se perdit tout au fond de son regard triste, elle pleura sans bruit au creux de son cou.

A la fin du matin, ils se quittèrent. De sa voix grave et rauque de fumeuse, elle rit en se rhabillant, on aurait dit qu’ils avaient toujours vécu ensemble, elle regardait le vilain pull à pois qu’il enfilait, se disait qu’il serait beau comme un roi habillé convenablement mais qu’il lui plaisait même avec sa parka couleur de terre et son bonnet de vieil Arabe frileux. Pour se recoiffer, elle passa une main dans ses cheveux mi blancs, mi blonds, ils se quittèrent sans se dire au revoir, comme s’ils allaient se retrouver le soir pour dîner ensemble, regarder un film allongés sur le canapé en fumant une cigarette, en suçant un carreau de chocolat, ils s’embrassèrent devant la porte comme un couple ordinaire. Anne portait un chemisier blanc qui laissait libre son long cou pas encore fripé, et une jupe en velours beige coupée en triangle comme dans les dessins de fillette. Tu es belle comme ça, tu es magnifique, il posa sa main sur la joue d’Anne, et puis s’en alla.

Elle regarda longtemps par la fenêtre la silhouette longue et maigre d’Ismaël s’éloigner, elle fumait une cigarette, elle avait envie de crier je t’aime, tu vas me manquer, retourne toi, reviens ! Le creux de sa poitrine lui brûlait. Elle toussait en fumant. Elle regarda le trottoir, quatre étages plus bas, elle regarda son visage dans la fenêtre, les cernes, les rides au coin des yeux, les poches, elle eut envie de se hisser sur le rebord, donner un petit coup de talons et basculer dans le vide. Elle se disait, cela suffit maintenant, Anne, cinquante ans, c’est décidément trop grand pour rester une enfant.

Et puis, comme dans les rêves, dans le lointain, elle entendit le téléphone sonner, elle se souvint que Rosalie déjeunait avec elle, au Café de la Place, sa voix sur le répondeur disait, tu ne seras pas en retard, hein, maman ? Je serai là vers midi, je t’embrasse. Pour le dessert, elle lui présenterait son amoureux, c’était promis.

Anne ferma la fenêtre.


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