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Le théâtre et les fables
2. Cendrillon

:::: Par Laura Fatini | paru le 28/01/2016

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Le théâtre et les fables

2. Cendrillon

 

            Mon cheminement dans le monde des contes s’est poursuivi - après Valzer di Spina, tiré de La Belle au Bois Dormant [1]-  avec Cendrillon, un des contes les plus aimés par les fillettes du monde entier.

            Cendrillon enseigne à toutes que même la plus misérable, maltraitée et malchanceuse des jeunes filles peut conquérir son prince et vivre avec lui “ heureuse et contente”.

Peut-être est-ce dans cette promesse de bonheur, en dépit et en vertu de toutes les mésaventures subies que réside le succès de l’histoire recueillie par les frères Grimm (dans, au sein de) leur encyclopédique travail.

Dans le texte, le thème central est le changement qui favorise la délivrance de Cendrillon de sa condition de paria et lui permet d’atteindre le bonheur. Le symbole de cette transformation et de la reconnaissance finale de la part du prince est une paire de chaussures en or[2].

Celles-ci sont (sûrement) un objet symbolique : moyen pour fuir la maison où la protagoniste est tyrannisée par sa marâtre et ses demi-soeurs, moyen aussi pour courir au devant de la vie de princesse avec son aimé. C’est en effet en chaussant l’escarpin resté sur les marches du château que Cendrillon se révèle être la dame qui par trois fois avait dansé avec le prince, le conquérant.

            J’ai donc, dans ma réécriture de ce conte – le monologue Emily, placé au coeur de la transformation du personnage principal – Emily / Giovanni -  une paire de chaussures :

 

Mes premières chaussures de femme.

De femme mûre, comme on disait autrefois, avec talon.

Pas trop haut, celà viendrait plus tard. Discretes, ni brillantes ni voyantes.

De vraies chaussures de femme.

Lorsque j’ai vu ces chaussures, j’ai enfin compris quel était le conte de ma vie.[3]

 

Emily est un trans qui, au début du spectacle rentre chez lui après avoir passé la soirée avec un client. Durant tout le monologue Emily se déshabille, se dévêtant de tout ce qui le rend femme et redevient homme - Giovanni.

Les chaussures permettent à Cendrillon de devenir une princesse et de la même manière elles transforment Giovanni en Emily : une fois chaussées , le jeune homme comprend finalement qui il est et qui il veut montrer à sa mère.

            Le rapport entre Giovanni et sa mère se ressent depuis le début du monologue : pendant qu’il s’enlève le vernis à ongles, il note que ses mains ne sont pas fuselées comme celles de sa mère et, pendant qu’il se déshabille et se démaquille, il parle de la soirée à peine passée ... c’est toujours sa mère qui est son interlocutrice. Même si elle n’est pas physiquement présente sur scène, elle reste sujet et objet de tout ce que dit Giovanni.

Dans le conte, l’antagoniste de Cendrillon est sa marâtre qui a pris la place de la mère de Cendrillon morte quand cette dernière était petite, et sur la tombe de laquelle la jeune fille retourne pleurer chaque jour. La marâtre est coupable d’avoir accaparé toute l’attention du père et d’avoir amené avec elle ses deux filles “belles et blanches de visage mais moches et noires de coeur”[4].

Giovanni a bien une maman mais après être devenue veuve, elle s’est transformée en mère :

 

D’autre part, une belle princesse a forcément besoin d’une marâtre, n’est-ce pas ?

Ma mère n’était pas morte... et donc, de maman, elle décida de devenir mère.

La mère t’embrasse tant que tu es petit, la maman le fait même si tu es grand et tu as honte.

La mère te soigne et te console lorsque tu es malade, quand tu es à la maison, la maman le fait même si tu vas bien et que tu es avec les autres.

La mère t’aime mais te montre son amour avec les yeux, et tu ne t’en rends pas compte car c’est de mots dont tu aurais besoin. La maman parle et sourit.

Les mères de mes camarades de classe souriaient toujours.[5]

 

                La maman / mère avait mille règles pour devenir “une belle princesse”, mille règles que Giovanni récite par coeur régulièrement, les opposant à ce qu’est devenue sa propre vie...

 

“Une belle princesse ne gagne pas d’argent : tout au plus reçoit-elle des cadeaux. Mais pas en argent comptant!”

Et pourtant, ils me payent parce que justement j’ai été une belle princesse, maman...

[...]

” On ne laisse pas traîner ses vêtements! Une gentille demoiselle ne montre pas ses culottes à qui entre dans la maison!”

Si tu savais ce que j’ai montré, maman, dans cette maison...

[...]

“Une belle princesse ne se maquille pas trop, sa seule beauté réside dans son regard. Un peu de rouge, de couleur délicate, sur les lèvres”.

 

Les règles de la mère n’étaient naturellement pas pour Giovanni, mais pour Sara, sa soeur ainée, morte tragiquement avec son père quand Giovanni était petit.

C’est à partir de là que l’histoire malheureuse de l’enfant commence à devenir un conte :

 

Dans les contes qu’on nous racontait étant enfants, elle était la belle princesse et moi le courageux prince qui la sauvait.

[...]

Il y a toujours quelqu’un qui meurt dans les contes : la mort de Sara et de mon père me confirma que j’étais vraiment un prince.[6]

 

            Plus grandes sont les adversités, plus grand sera le bonheur qui arrivera à la fin : c’est ce que nous enseigne Cendrillon.

Giovanni poursuit sa vie avec sa maman / mère et devient grand, jusqu’à ce qu’un jour, en sortant de l’université, il tombe sur une paire de chaussures pour femmes, à sa pointure cependant. Là, il décide de vouloir vraiment devenir une princesse.

 

Je passai devant le petit marché, sans m’apercevoir que mon destin m’attendait au dessus d’une pile de boîtes de chaussures.

Le marchand ambulant me regarda de travers, une question claire à l’esprit.

“C’est une blague. Pour un ami qui passe sa licence”, mentis-je en prenant le reste.

“ Ce ne sont pas des chaussures pour rire, mon ami.”

Il ne se trompait pas.

“Comment t’es-tu arrangé, Giovanni ? Ce n’est pas Carnaval”

Je le sais maman, je le sais.

“Je devrais rire?”

J’aimerais , maman. Il y a tellement de temps que je ne t’ai pas entendue rire.

“Je ne te comprends pas”

Je sais ça aussi, maman

“Tu ne croiras pas que je permette...”

Rien n’a changé. N’es-tu pas contente ? Rien n’a changé. Ce sont seulement des vêtements un peu plus grands que ceux de la poupée de Sara.

“Ne nomme pas ta soeur.”

Eh oui. Ne pas la nommer. Jamais.

 “Qu’entends-tu faire?”

Toi,qu’entends-tu faire?

“Je n’aime pas ce jeu. Ça suffit Giovanni.”

Non. Je ne m’arrête pas. C’est toi qui a commencé ce jeu, non ? C’est bien toi qui me mettais les vêtements de la poupée, et ensuite ceux de Sara, non ? Pourquoi pour toi c’est bon et pas pour moi! Une belle princesse, maman!

“Tu ne sais pas ce que tu es en train de dire. Que dis-tu, Giovanni!”

Regarde au moins les chaussures. Regarde les! Elles sont comme les tiennes, rien qu’un peu plus grandes.

 

“C’est de ma faute ?”

Je ne sais pas. Peut-être. Je ne crois pas. Mais quelle importance? Regarde quelles chaussures!

 

Une mère ne devrait pas vivre si longtemps pour...”

Enterrer ses propres enfants.

 

Tu en as enterré deux, pourtant.[7]

 

Le face à face entre Giovanni - désormais Emily - et sa mère se conclut donc tragiquement.

De la même manière la conclusion de la Cendrillon des Grimm est tragique, avec les deux demi-soeurs qui sont aveuglées par les colombes qui accompagnent Cendrillon à l’autel.

Par contre, à la fin du conte, il n’est pas question de la marâtre. Pourtant, c’est elle qui a contraint les demi-soeurs à se couper un morceau de pied afin de chausser les souliers : on ne peut certainement pas dire qu’elle n’ait pas été méchante et ne mérite une punition.

            Bien que les frères Grimm n’en parlent pas, dans mon texte j’ai imaginé une mère désormais vieille, hébétée par l’Alzheimer, qui rencontre Emily sans reconnaître en elle son fils Giovanni.

Au contraire, elle lui parle en la définissant “vraie princesse, bien éduquée”.

            Emily, qui durant le monologue – en enlevant sa robe de soirée et en revêtant un survêtement - est redevenue Giovanni, s’habille de nouveau en femme et redevient Emily.

Cette fois-ci, pourtant, elle est beaucoup plus sobre : elle doit sortir pour rencontrer sa mère, pensionnaire d’un hospice.

En effet, depuis le jour de leur rencontre, elle va souvent lui rendre visite, en se présentant comme la fiancée de son fils, et, avec elle, elle parle de lui et en invente le présent : l’espace magique de l’absence de mémoire de la mère devient leur unique point de rencontre.

 

Pendant que nous marchons, nous parlons toujours de son fils, Giovanni qui est trop occupé pour venir la voir et qui m’envoie, moi, sa fiancée Emily.

Elle me dit tout le temps que je lui rappelle sa petite fille, que, comme elle, je suis une belle princesse et qu’elle est contente que Giovanni m’ait à ses côtés.

Les religieuses savent mais font semblant de ne pas savoir.

Et peut-être elle aussi.

“Les belles princesses gardent pour elles les choses importantes ; elles ne vont pas les raconter à tous!”

N’est-ce pas, maman ?[8]

 

Et ils vécurent heureux et contents.

 

Tradotto dall’italiano da Myriam Porcu

 


[1] Voir l’article Le théâtre et les fables – La Belle au Bois Dormant publié dans BAT.

[2] Dans la version des frères Grimm l'héroïne, qui prend le nom d’Aschenputtel, se rend successivement à trois bals, vêtue de robes de plus en plus belles et portant successivement des escarpins de soie brodée, puis des escarpins d'or. La fin est plus cruelle que dans la version de Perrault : les sœurs se mutilent jusqu'au sang pour faire entrer leurs pieds dans les chaussures et les pigeons amis de Cendrillon leur crèvent les yeux.

[3] De Emily

[4] De J et W Grimm, Fiabe, p.83, Einaudi, Torino, 1951

[5] De Emily

[6] De Emily

[7] De Emily

[8] De Emily

 


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