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Le théâtre et les fables
1.La Belle au bois dormant

:::: Par Laura Fatini | paru le 13/02/2015

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            Le récent anniversaire de la publication des fables recueillies par les frères Grimm ( 200 ans en 2012) a encore plus, si possible, attiré l’attention sur ce genre de récit, et ceci aussi bien dans les productions télévisuelles (la fiction américaine Once Upon A Time par exemple) que dans les adaptations cinématographiques pour enfants et adultes ou encore dans les mises en scène de théâtre (La Bella Rosaspina addormentata de Emma Dante pour en citer une).

            Même en mettant de côté les interprétations psychanalytiques[1] qui font des fables un exemple  de narration au service de la formation de l’individu et de la société - objectif non exclusif mais sûrement central du théâtre -  leur contenu magique, la lutte entre le bien et le mal, la diversité des  personnages, font de ces histoires d’inépuisables archives auxquelles se référer pour la mise en scène.

Cependant c’est avant tout la caractéristique  principale des fables – leur être racontées avant même que lues - qui les rend très proches du théâtre et qui transforme en scène même les quatre murs d’une chambre d’enfant : les fables se disent, se jouent, se transmettent d’une génération à l’autre au travers de la parole dite plutôt qu’écrite.

Ces récits mettent en scène mille personnages avec mille voix, et même le plus inexpérimenté des parents s’improvise acteur pour imiter la voix du Méchant Loup qui mange le Petit Chaperon Rouge.

            Il m’est arrivé récemment, dans mon activité de dramaturge et de metteur en scène, de travailler sur certains textes qui, d’une certaine manière, puisaient leur source dans les fables : la motivation déclenchante a justement été l’anniversaire des frères Grimm, qui a fait se trouver, presque par hasard entre mes mains l’ouvrage Les Contes des Frères Grimm  leur recueil de fables.

Lire les fables avec des yeux d’adulte m’a révélé leur capacité à parler du présent et dans le présent, la possibilité d’effectuer - une fois ôté le voile magique qui les rend sì précieuses aux oreilles des enfants - de nombreux rapprochements avec la réalité qui m’entoure.

En effet, comme tous les textes classiques, les fables s’adaptent aisément aux différentes périodes historiques et, leurs enseignements (si on peut  parler ainsi)  sont valables dans les différents moments de la vie de l’homme : leur noyau central demeure intact et inchangé - quand bien même les lieux, les temps et les circonstances varient à chaque fois - et, ce faisant, elles réussissent à être toujours contemporaines.

            Mon travail sur les fables a commencé avec Rosaspina, plus connue sous le nom de  la Belle au Bois Dormant.

Tout le long de la fable, la thématique centrale m’a semblé être le temps : au début lorsque la fée qui n’avait pas été invitée à la fête décide de se venger, la malédiction qu’elle prononce est “atténuée” par une fée qui n’avait pas encore fait son don à l’enfant.

Un empressement à agir sans tenir compte du temps, de la part de la méchante fée, qui compromet le  résultat qu’elle voulait obtenir : Rosaspina ne mourra pas quand elle se piquera avec un fuseau, mais elle dormira... pendant cent ans. Cent ans, à l’échelle humaine et, par conséquent pour les enfants qui écoutent la fable, repésentent un temps très long. c’est comme si on disait “pour toujours”. Le temps se dilate, échappe à l’échelle humaine qui ne peut raisonner qu’en jours, semaines et années ; il devient un siècle.

La description de la manière dont toute la cour s’endort en même temps que la Belle au Bois Dormant permet de faire la transition entre la croissance rapide de l’enfant - qui se pique à 15 ans - et le lent bourgeonnement des buissons autour du château.

 

“à peine eut-elle effleuré le fuseau que l’enchantement s’accomplit et elle se piqua un doigt. Lorsqu’elle sentit la piqûre, elle tomba sur un lit qui se trouvait dans la chambre et plongea dans un profond sommeil. Ce même sommeil se diffusa dans tout le château, le roi et la reine qui étaient à peine rentrés, tombèrent à terre endormis  quand ils arrivèrent dans la salle du trône et avec eux, toute la cour. Et s’endormirent aussi les cheveaux dans l’écurie, les chiens dans la cour, les colombes sur le toit les mouches sur les murs... même le feu qui crépitait dans l’âtre se tut et s’endormit et le rôti s’arrêta de grésiller et le cuisinier, qui avait attrappé le plongeur et voulait le giffler parce qu’il avait fait un bétise, le lacha et s’endormit. Le vent s’endormit et, sur les arbres près du château il n’y  eut plus que le silence. Autour du château crut un buisson qui devenait chaque jour plus épais et haut et qui, à la fin, finit par entourer le château et le recouvrir entièrement, si bien qu’il disparut à la vue de tous.”

 

Une autre référence au temps se retrouve dans le fait que pendant que la Belle au Bois Dormant  dort, à l’extérieur de son château enchanté, le temps du monde ne s’arrête pas mais continue de s’écouler. Le temps de la Belle au Bois Dormant  n’est jamais celui des autres personnes : c’est un temps intérieur, qui se heurte au temps extérieur, de ceux qui l’entourent.

Petite parmi les adultes, elle grandit rapidement et, à 15 ans elle rencontre une grand-mère qui file ; elle se pique avec le fuseau et tombe endormie. C’est ainsi  que pour elle le temps s’arrête tandis que, à l’extérieur du château, tout va de l’avant.

            Pour ma la Belle au Bois Dormant  j’ai pensé à une jeune fille qui s’enferme chez elle à cause d’une dépression qu’elle ne sait pas reconnaître et dont elle ne sait comment sortir : le long sommeil de cent ans est devenu pour moi une des maladies les plus répandues dans le monde contemporain.

Hors de son studio, le temps des autres sécoule comme d’habitude : les fenêtres de son logement, un sous-sol,  lui montrent  les pieds des gens qui vont et viennent sans s’arrêter, sans hésitations. Le temps des autres s’écoule comme toujours.

Cependant la Belle au Bois Dormant  n’est pas seule dans son sommeil. Toute la cour dort avec elle.

C’est pourquoi j’ai peuplé sa chambrette de tant de  personnages, tant de voix qui la conseillent jour et nuit sur quoi faire et quoi ne pas faire. Les personnages  de mon adaptation sont d’autres acteurs des fables ( le Petit Chaperon Rouge, le Méchant Loup, Cendrillon, le Petit Poucet...), car les fables ne font rien d’autre que nous donner des conseils, des avertissements, des suggestions.

Parmi tous ces bruits de voix, la Belle au Bois Dormant continue de rester dans son lit, à  revendiquer sa volonté de vivre son propre temps sans devoir forcément l’adapter  à celui des autres : elle ne sait pas ce qu’elle a ni pourquoi elle ressent ce mal être. Elle perçoit simplement qu’elle s’est “cassée”.

 

“Je ne sais pas pourquoi les gens se cassent. Je ne sais pas pourquoi les gens ne se

cassent pas. C'est plus facile de se casser que de rester entiers, transparents, solides.

C'est normal de regarder les chaussures des gens? Je m'étonne que personne ne le fasse!

Les chaussures sont déterminées, elles vont par ci, par là, trébuchent rarement, se heurtent encore moins. Les chaussures ne se cassent pas, alors que moi j'ai l'impression que tout le reste est cassé. C'est normal, ça? C'est important, que ce soit normal? [2]

 

Si la Belle au Bois Dormant  ne sait pas ce qui ne va pas chez elle, c’est le Méchant Loup – symbole de l’instinct, de l’animalité -  qui lui fera la description exacte de sa condition :

 

Il était  un temps, quand le temps n’existait pas,

où tout le monde attendait qu’il commence, le temps!

Mais il n'y avait pas de montre pour le mesurer,

ni de sablier pour le mettre en cage.

"Mais pourquoi vous l'attendez, le temps?" disait la petite Princesse.

"Pendant que vous l'attendez, vous perdez du temps!" disait la sage enfant.

Et du coup, pendant que tout le monde attendait sans bouger,

elle seule décida de changer,

et elle commença à grandir, courir et apprendre,

alors que tous les autres restaient à attendre le temps.

Il n’y avait pas de temps à perdre et elle le savait bien,

et elle le criait à tue-tête : "faites attention, ce n’est pas bon de s’arrêter!"

Mais, des années après, la Princesse s’était un peu fatiguée

et elle voulait s’arrêter, et regarder le monde, l’admirer.

"Trop tard" - lui dit un vieux – désormais le temps est parti

et il n’y a pas moyen de le freiner, il court et court à en perdre haleine.

Alors la Princesse décida de s'arrêter, de rester un peu seule,

et c'est pourquoi elle reste là, sous les draps.

Dehors le monde continue

et elle reste à regarder les chaussures dansantes.

Ce n'est rien d'autre que ça ta dépression:

Un échange de temps avec les autres personnes”[3]

 

            Chaque fable a son prince et celle-ci aussi a le sien : le seul qui réussisse à passer au travers de l’épaisse enceinte de buissons qui, cependant, à ses yeux, ressemblent à des fleurs. Il ne se blesse pas en y passant à travers ; un prince sans épée, donc.

Dans mon texte, le Prince est donc un ami de la Belle au Bois Dormant, un étudiant en psychologie  qui est sans défense pour aider son amie : il vient la voir régulièrement mais il ne fait rien d’autre que de la faire s’inquiéter encore plus.

Lui aussi est une des voix qui habitent le studio, une des voix de la tête de la Belle au Bois Dormant. C’est la voix qui la pousse à sortir, à reprendre le cours normal du temps.

La Belle au Bois Dormant, en effet, se réveille toute seule,  le baiser n’est qu’un prétexte. Les cent ans étaient terminés, rien de plus.

            Malheureusement cependant, ma la Belle au Bois Dormant  ne sait pas que le temps de sa dépression, d’une manière ou d’une autre est sur le point de se terminer, et même lorsque finalement elle décide de se chausser et, pourquoi pas, de sortir, elle hésite, regarde autour d’elle, cherche de l’aide auprès de ces voix qui désormais l’ont abandonnée.

Se réveillera-t-elle?

Ôtera-t-elle ses chaussures et se mettra t-elle de nouveau au lit ?

Est-ce seulement une question de temps?

            Mon adaptation de la fable des frères Grimm, Valzer di Spina, se termine donc par le cri de la protagoniste, peut-être effrayée à l’idée de sortir, de se “réveiller” et de reprendre sa vie “normale”.

D’un autre côté, les fables ont toujours pour conclusion “ et ils vécurent heureux et contents”.

Comment, on ne le sait pas.

Ce sera la vie ... ou le théâtre, qui le diront ...

 

Traduit par Myriam Porcu     



[1] Voir, par exemple, mais pas seulement, Bruno Bettelheim et l’étude des archétypes contenus dans les fables populaires dans Il mondo incantato: uso, importanza e significati psicoanalitici delle fiabe (tr. it. Andrea D'Anna, The Uses of Enchantment: The Meaning and Importance of Fairy Tales, 1976); même si discuté, Bettelheim reste une référence en ce qui concerne ses études sur les fables.

[2] Valzer di Spina

[3] Valzer di Spina

 


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