Lundi 17 juin 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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Au bon vieux temps/L'été en automne

:::: Par Delphine Gustau | paru le 31/12/2014

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Un réfectoire avec des tables et un piano.  Des plantes vertes en plastiques, et un écriteau : « au Bon Vieux Temps, maison de retraite ».

Mireille, une pensionnaire apparait. Elle avance  petits pas en se tenant aux murs.

 

 

Mireille :

L’ascenseur était bloqué alors j’ai du prendre l’escalier. Ca faisait des années que je n’avais pas descendu un escalier. Peut être qu’ils cassent exprès l’ascenseur la nuit pour m’empêcher de venir vous jouer.

 

Piano :

Mireille…Ils ne savent pas…

 

Mireille :

Mais vous voyez, ça ne m’arrête pas. Je suis la quand même. Et je descendrais toutes les nuits tant que je tiendrais debout.

 

Piano :

Mireille… Il faut que je vous dise quelque chose… Il est venu lui aussi… en cachette …

 

Mireille :

Il vient ? Lui aussi ? Ca alors ? Mais qui ça ?

 

Piano :

L’infirmier… Celui qui… qui s’appelle Didier.

 

Mireille :

Celui qui est noir ? On parle bien du noir ?

 

Piano :

Le noir. Oui. Il vient jouer de moi et je ne sais pas comment dire. C’était tellement nouveau…C’était la première fois… j’ai senti ses doigts tout noirs sur moi…

 

Mireille :

Dites moi tout  piano ! C’est comment ?

 

Piano :

En voyant ces longs doigts d’ébène, s’approcher de moi, prêts a se poser sur mes touches…. j’ai eu comment dire ça un frisson, une appréhension, une excitation plutôt… c’est que vous le savez Mireille, j’ai reçu une éducation très classique…

 

Mireille :

Très très classique oui.

 

Piano :

Et il l’a fait. Il  m’a touché.

 

Mireille :

On parle bien du noir là ?

 

Piano :

Oui. Du noir. Il m a jouer. Et là, rien.

 

Mireille :

Comment ça rien ?

 

Piano :

Rien. Je n’en revenais pas. Tout était tellement… normal. Ses doigts étaient tellement normaux. Il n’y avait tout simplement aucune différence.

 

Mireille :

Aucune différence ?

 

Piano :

Aucune. C’était  rigoureusement comme des doigts blancs.

 

Mireille :

Il a des doigts normaux ce noir ?

 

Piano :

Pire que normaux. Ils sont tout à fait ordinaires.

 

Mireille :

Ca alors !

 

Piano :

Mais je n’ai pas tout dit… C’est sa … sa musique…Vous savez ce qu’il m’a fait ?

 

Mireille :

Parlez vite ? Il vient des iles. Qu’est ce qu’il a fait ?

 

Piano :

Venez vous assoir près de moi.

 

Mireille trottine jusquau tabouret du piano et sy assoit.

 

Mireille :

Ce n’est pas un endroit pour lui.

 

Piano :

Il m’a jouée une biguine.

 

Mireille :

Une quoi ? Mais qu’est ce que c’est ?

 

Piano :

C’est une biguine, je ne peux pas dire mieux…

 

Mireille :

C’est quoi une biguine ? C’est une sorte de sonate de jeunes ?

 

Piano :

Si nous étions fous… je vous apprendrais…

 

Mireille :

A faire comme Didier ? Une sonate de biguine.

 

Mireille pose son doigt sur une touche et le retire aussitôt comme si elle s’était brulée.

 

Mireille :

Vous l’avez sentie ? La décharge ? Vous l’avez sentie ?

 

Piano :

Je la sens encore Mireille. J’en ai des frissons…

 

Mireille : troublée

Comment ça se fait que maintenant on se parle et qu’avant on ne se parlait pas. ?

 

Piano :

C’est grâce  la maladie. On se parle depuis peu…

 

Mireille :

Les trous de mémoires ? C’est une maladie ?

 

Piano :

Oui, c’est une maladie un peu folle et grâce à elle, nous nous parlons car seuls les fous m’entendent.

 

Mireille :

Alors je suis bien contente de l’avoir cette maladie. Elle ne partira pas ?

 

Piano :

Non. Elle ne partira pas. …

 

Mireille :

Mais alors vous parlez tout le temps mais on ne vous entend pas… ?

 

Piano :

 Pas tout le monde mais quelques uns m’entendent…. Votre amie Aurore, vers la fin, elle m’entendait. Au début juste un peu, et puis de plus en plus, je crois qu’elle m’entendait même quand je ne parlais pas.

 

Mireille :

C’est normal, ça, Aurore a fini zinzin.

 

Piano :

Elle ne délirait pas. Elle entendait mes pensées. Je ne pouvais rien lui cacher… C’était très dur pour moi. Elle me mettait à cran…alors on s’engueulait tout le temps et les aides soignants lui donnaient des cachets pour la calmer, croyant qu’elle s’énervait toute seule.

 

Mireille :

Pas comme ma copine Aurore qui est partie en me laissant toute seule. Elle, elle ne partira pas alors tant mieux.

 

Elle repose un doigt sur linstrument. Nouvelle décharge.

 

Piano :

Je suis ce soir un piano électrique…

 

Mireille :

Ce n’est pas pratique pour jouer de vous… C’est depuis quand ?

 

Piano :

Depuis Didier. Il est parti depuis une heure et je n’en suis pas remis…

 

Mireille :

C’est normal. Vous avez reçu une éducation très classique.

 

Piano :

Il faut que nous jouions une biguine. Enfin je veux dire, si j’osais, je vous ferais jouer une biguine…

 

Mireille :

Si vous n’aviez pas reçue une éducation si classique ?

 

Piano :

Hélas oui. Mon éducation, mon statut d’instrument « classique » m’interdisent bien des choses. Pour tout vous dire, Mireille, ça me gâche littéralement la vie d’y penser J’ai l’impression d’être un vieux machin poussiéreux inventé juste pour gâcher les après-midi d’enfance ou l’on  préfèrerait faire du toboggan…. et pour endormir les vieux. Alors que j’étais fait pour la grande musique… Et pour vivre parmi mes semblables, les érudits.

 

Mireille :

Ne vous énervez pas. Nous allons essayer. Nous allons nous détendre et jouer une biguine.

 

Piano :

C’est vrai ? Vous essaieriez pour moi ?

 

Mireille :

Essayer oui… mais je ne sais pas si je saurais…Je n’ai jamais fait une chose pareille…

 

Piano :

Laissez moi vous guider.

 

Mireille pose doucement ses mains sur les touches et se met à jouer maladroitement.

Le piano la guide  jusqu'à ce que la musique classique quelle joue devienne une biguine.

 

Mireille :

Comme ça ?

 

Piano :

Oui, c’est bien, un peu plus de souplesse dans le poignet.

 

Mireille :

Un peu comme ça… ?

 

Piano :

C’est parfait. Maintenant plus vite. Vous sentez la biguine qui monte ?

 

Mireille :

Je commence…

 

 

Mireille sarrête brusquement de jouer.

 

 

Piano :

Pourquoi ? Qu’est ce qui se passe Mireille. Reprenez, c’était vraiment bon…

 

Mireille :

Demain il y a un concert. Je viens d’y penser et ça m’a …

 

Piano :

C’est simplement mon travail, ça n’a aucune importance, reprenons.

 

Mireille :

Je sais bien pourtant, que c’est pour le travail mais …C’est une torture pour moi de voir tous ces jeunes doigts maladroits vous torturer en public. Pardon, je suis trop bête de penser ça…

 

Piano :

Il n’y a que nos rendez vous qui comptent Mireille. Vous le savez bien.

 

Mireille :

Vous dites ça piano, et en même temps vous êtes vieux vous aussi, vous connaissez la vie…

 

Piano :

Je connais la vie, et c’est aussi pour ça qu’il n’y a que nos rendez vous qui comptent.

 

 

Mireille :

Vous savez bien ce que c’est que cette vie que nous menons… une vie en communauté. Il y des tentations…

 

Piano :

Ne soyez pas idiote, Mireille. Je vous assure que non.

 

Mireille :

C’est idiot cette jalousie… j’espérais peut être un aveu… je dois vous dire quelque chose…

 

Piano :

Moi aussi j’ai à vous parler.

 

Mireille :

Il faut que je commence sinon je n’y arriverais pas. J’ai rencontré un homme ici. Il s’appelle Edmond… Ce n’est pas raisonnable,  nos âges… Au mien surtout parce qu’Edmond, c’est un petit jeunot de 74 ans. Mais peut être que je ne l’ai pas rencontré… il est possible qu’en fait, je le connaisse déjà… je veux dire que c’est peut être mon ancien mari qui était lui aussi, avant sa mort, un jeunot…, je ne sais plus…

 

Le piano reste silencieux. Mireille se tord les mains, anxieuse.

 

Piano :

Allez vous coucher.

 

Mireille :

Mais non… je veux

 

Piano :

Je ne joue plus.

 

Mireille :

Ce n’est pas vous qui décidez. Vous êtes un piano. Vous n’êtes pas un homme comme Edmond. Vous ne pouvez pas bouger. Et si je veux vous jouer, je vous joue.

 

Mireille se met à jouer sa sonate avec rage. Le piano lui rabat violement son couvercle sur les doigts.

 

 

Mireille :

Aie ! Vous êtes fou ! Je le dirais a la directrice.

 

Piano :

Pardon… Je suis désolé…Je ne savais pas que je pouvais faire ça…

 

Mireille : Frottant ses doigts

Et bien vous le savez maintenant !

 

Piano :

C’est vous qui me faites des choses déraisonnables… vous qui me rendez fou. Est-ce que vous êtes sure Mireille de ne pas me confondre avec un autre piano ?! Ou  pour une clarinette que vous auriez connue autrefois ?!

 

Mireille :

Vous ne le saviez pas ? Vous pouvez….bouger… et, vous ne le saviez pas… ?

 

Piano :

Depuis toujours je bouge dans mes notes. J’ai des ailes. Depuis que l’on a assemblé mes pièces, depuis que j’existe en somme,  je m’imagine bouger. Je vis très fort intérieurement. Mais à l’extérieur, rien ne transparait. Que du son et pas un mouvement. Celui qui a les moyens de m’acheter, je suis à lui. Quand je ne veux pas jouer et qu’on me joue quand même, à l’intérieur, je me referme. Avec violence. Mais tout reste intérieur. Seuls les grands sensibles s’aperçoivent de quelque chose et croyez moi Mireille, ils sont très rares. Alors je me débats immobilement. C’est comme un mélange entre mon état d’objet et la résultante implacable de mon éducation classique.  Bref, je me referme et l’on me joue quand même. On me joue de tout son saoul, contre mon gré et c’est un viol. Nous autres instruments sommes violés à longueur de temps car on peut jouer de nous à loisir sans que le jeu soit réciproque.

 

Mireille :

C’est affreux. Je ne vous toucherais plus jamais sans votre consentement.

 

Piano :

Vous l’avez toujours eu Mireille. Avec vous je n’ai jamais fait semblant.

 

Mireille :

Vous simulez parfois ? Vous simulez  votre musique ?

 

Piano :

Jamais. Mais comme je ne peux pas me défendre, mes notes sortent quand même et je voudrais les retenir, les garder pour moi.

 

Mireille :

Mais avec moi, vous voulez bien ?

 

Piano :

Oui. Toujours.

 

Mireille :

Je pourrais l’oublier… avec ma maladie… Il faudra que je pense à toujours vous demandez avant…

 

Piano :

Jouez moi encore. Chacune de nos nuits peut être la dernière.

 

Mireille très émue, réouvre doucement le couvercle du piano, et se met à jouer maladroitement quelques notes de la sonate.

 

Mireille :

Ca fait un peu mal. Mais en même temps…

 

Piano :

Continuez. Laissez monter la biguine.

 

 

Mireille rejoue de la biguine, dirigée par le piano. Elle sinterrompt, troublée

 

Mireille :

J’ai… senti quelque chose là… comme une sorte de … comme un baiser. Vous avez osé faire ça ? Vous avez embrassé mon doigt ?

 

Piano :

J’ignorais que vous pouviez sentir les baisers de mes touches…Pardonnez moi Mireille… C’est cette musique… et puis vos doigts légers…sur moi…

 

Mireille :

J’ai très bien senti. C’est la première fois que vous embrassez mes doigts ?

 

Piano :

Non. Je le fait toujours. En pensée. Mais vous ne sentez rien… Alors je continu. Depuis le début je vous embrase en secret. Impunément…

 

Mireille :

Et moi qui ne me rendais compte de rien. . C’est peut être ma maladie qui évolue ? Si j’ai senti les baisers de vos touches, c’est peut être que je suis plus folle qu’hier ?

 

Piano :

Non Mireille, c’est impossible. Vous avez une maladie à évolution lente. Il doit y avoir autre chose…Je crois que c’est moi qui change. J’ai l’impression que la biguine fait fondre mon éducation classique…Quelque chose en moi qui était rigide devient tendre et mou Mireille.

 

Mireille :

Il faut essayer encore. Si nous ne sommes pas fous alors nous devons être surs. Baisez moi encore les doigts.

 

Mireille rejoue de la biguine, très concentrée. Elle sent que le piano lui embrasse encore les doigts.

 

Mireille :

C’est étrange, vos touches sont comme humides.

 

Piano :

J’ai très chaud. C’est la biguine.

 

Mireille :

Ca me gène terriblement de voir tous mes doigts sur vos touches…J’ai l’impression d’être un homme. Ou plusieurs. J’espère que la maladie va venir vite me chercher et me faire oublier ces sensations obscènes.

 

Piano :

Mireille nous devons nous reprendre. La passivité de l’instrument qui est joué insulte ma virilité. Jouez-moi une sonate. C’est notre seule chance.

 

Mireille se met à jouer une sonate.

 

Mireille :

Nous avons une dignité.

 

Piano :

Tout à fait. Nous faisons de la grande musique.

 

Mireille :

Oui. Nous avons reçu une éducation classique.

 

Piano :

Nous ne sommes pas des animaux.

 

Mireille :

Nous sommes des êtres civilisés. 

 

Piano :

Tout à fait. Tout à fait civilisés. Moi, je suis d’ailleurs un bien. Je suis un héritage dont s’est débarrassé un fils. Moi j’appartenais à son père, le vieux… Et il avait une petite fille. Elle adorait jouer du piano quand elle venait chez son grand père… Elle se débrouillait bien. Je faisais tout ce que je pouvais pour l’aider… C’était des moments heureux quand elle me jouait maladroitement.  Et puis le vieux est mort et le fils m’a donné a ici, au bon vieux temps. Et maintenant la petite ne peut plus apprendre à jouer et son père s’en fiche et tout est gâché. Mireille…Nous  avons été tous les deux abandonnés dans cette maison de retraite

 

Mireille :

Il m’a semblé l’autre jour, que j’avais un peu de retard… J’ai eu peur d’être enceinte à cause de la musique… et puis finalement non. Et j’en ai presque été déçue. Car vous êtes un piano d’étude et vous avez besoin de transmettre.

 

Piano :

Il ne faut plus jamais que ce Didier m’approche.

 

Mireille :

Il a forcément une sauvagerie dans les doigts.

 

Piano :

Une chaleur qui m’a contaminé. Il a des pouvoirs magiques.

 

Mireille :

C’est un sorcier…

 

Piano :

Un guérisseur. Il m’a complètement reconnecté avec la part noire de mes touches. Je suis un être complet.

 

Mireille se remet à jouer malgré elle une biguine qui se mélange avec la sonate. Elle lutte de toute sa volonté pour que la sonate gagne mais la biguine reprend le dessus.

 

 Piano:

Qu’est ce qui vous prend ?

 

Mireille :

Ce n’est pas moi. Vous me dirigez. Je le sens bien. Vous essayer de m’entrainer vers cette musique… Je vous supplie d’arrêter. C’est dangereux. Je ne suis pas sure de pouvoir lutter très longtemps. Je suis malade…

 

Piano :

Vous êtes fragile.

 

Mireille :

Oui. Très fragile.

 

Piano :

Abandonnée…

 

Mireille arrête de jouer et referme sèchement le couvercle du piano.

 

Mireille :

Taisez-vous !

 

Piano :

Mireille… je vais partir…

 

Mireille :

Vous n’irez pas bien loin !

 

Piano :

Je serais emmené demain…a Corbeilles dans la gare.

 

Mireille :

Qu’est ce qu’on ferait d’un piano dans une gare voyons ?

 

Piano :

C’est nouveau… Ils mettent des pianos dans les gares pour… pour les gens…

 

Mireille :

Ah ? Et comme ça il y a moins de meurtres ?

 

Piano :

Sans doute…

 

Mireille :

Vous allez partir ?

 

Piano :

Oui, ils m’ont donné comme piano public.

 

Mireille :

Alors tout le monde pourra jouer ? Mais c’est formidable ça !

 

 

 

 

 

 

Piano :

Ce n’est pas mon éducation  mais si vous trouvez ça formidable alors je suis heureux de le faire.

 

Mireille :

Mais alors vous allez partir ?

 

Piano :

C’est ma dernière soirée au bon vieux temps. Quand je ne serais plus là, vous me verrez toujours. Grace à la maladie.

 

Mireille :

Je prendrais le train pour venir vous voir.

 

Piano :

 Quand on m’a fabriqué, pendant les quelques mois après c'était comme un long rêve bizarre et dans ce rêve je faisais plein de choses. Il m a fallu du temps pour réaliser que toutes les choses que j'avais faites en rêve n'avaient pas laissé de traces de leur existence dans la réalité, que je n’avais en vérité, pas la moindre prise sur le cours des choses. Que j’étais ce qu’on appelle une chose, un objet. C’est pour cela qu’on me déplace. Parce que je suis un objet.

 

Mireille :

Vous êtes tellement plus que cela. Vous allez apprendre aux gens à jouer des sonates ou des biguines. Vous êtes un héros. Peut être que vous êtes déjà loin et puis moi je vous vois, je vous entends encore, grâce à ma maladie.

 

Piano :

Tout est possible Mireille.

 

Mireille :

Une nouvelle vie vous attend.

.

Piano :

Je ne veux pas la vivre sans vous. Mais comment mettre fin à ses jours quand on est un piano…

 

Mireille :

Il faudrait vous laisser tomber d’une fenêtre. 

 

Piano :

Il faudrait au moins deux hommes qui acceptent d’unir  leurs forces pour parvenir à me jeter…Tout seul je ne peux rien. Depuis toujours je ne peux rien. Ce sont eux qui m’ont fait et eux seuls peuvent me détruire.

 

Mireille :

Alors… juste…le temps.

 

Piano :

On me répare sans cesse. Mon temps est devenu presque infini… Il doit être possible de se concentrer très fort, et de parvenir à quitter la vie. Une fois dans la gare, loin de vous, je parviendrais peut être à me laisser finir.

 

Mireille :

On vous vandalisera ?

 

Piano :

C’est possible. Mais surement, je finirais par y prendre gout. Parce que c’est mieux que rien. Que le silence. La violence, c’est quand même un contact, presque une relation.

 

Mireille :

Vous pourriez être tué par des jeunes qui sont dans la gare.

 

Piano :

Oui. A petit feux. Ils s’assiéraient sur moi pour discuter. Ils seraient sympas. Ils ne me joueraient même pas.  Et moi,  j’étoufferais en silence.

 

Mireille :

Peut être que si vous arrivez à mourir,  d’autres morts viendront vous jouer.

 

Piano :

Mireille… au cas où… Je serais à la gare de Corbeilles…

 

Mireille :

Jouons une biguine.

 

Piano :

Oui. Posez vos doigts ? C’est moi qui guide.

 

Mireille :

Oui. La vie continue.

 

Piano :

Allez Mireille. Allez-y.

 

Mireille :

Oui. Je commence avec une seule main… L’autre me fait un peu mal…

 

Piano :

Je veux les deux tout de suite. Jetez vous dans le bain.

 

Mireille :

Doucement alors…

 

Elle pose ses mains sur les touches et joue maladroitement quelques notes de biguine.

 

Piano :

Voilà. C’est très bien Mireille… Vous y arrivez très bien.

 

Mireille :

J’accélère ?

 

Piano :

Non pas tout de suite.

 

Mireille :

Comme ça ?

 

Piano :

Voilà. Un peu plus vite maintenant… Ca y est … la chaleur arrive…

 

Mireille :

Oui. Je sens la chaleur.

 

Piano :

Vos joues rosissent Mireille.

 

Mireille :

Oui… Vous me voyez alors ?

 

Piano :

Oui. Je vous vois partout.

 

Mireille :

Alors vous… vous savez tout…

 

Piano :

Oui. Continuez.

 

Mireille :

Ca me fait peur piano… C’est un peu la première fois…

 

Piano :

Mais vous le voulez Mireille…

 

Mireille :

Qu’est ce qui nous arrive ?

 

Piano :

 Je ne sais pas mais il ne faut pas que ça s’arrête…Continuons… allons voir ou nous mène la biguine…

 

Mireille :

Je ne vais pas tenir piano… C’est trop fort…Je ne connais pas cette chaleur... Elle me… piano… qu’est ce qui se passe… ? Piano… Je vais exploser de bonheur…Piano ! Je pars…

 

Mireille pousse un cri dextase et s’écroule sur le piano.

 

Piano :

Moi aussi Mireille ! Moi aussi § c’est merveilleux…

 

Un temps. Mireille ne bouge pas.

 

Piano :

Merci Mireille de m’avoir permis de connaitre ça… Mireille vous dormez ? Je ne sens plus votre souffle sur mes touches… Mireille ? Je n’entends plus votre cœur ?

 

Il hurle

 

Mireille ! Mireille !

 

FIN


haut Réagissez à cette contribution...

haut de Michard Philippe - posté le 01 01 2015

C'est génial !

haut de André Michard - posté le 01 01 2015

Merveilleux, tellement merveilleusement senti...

haut de Marie-Rose Michard-Puel - posté le 01 01 2015

Cela m'a beaucoup touchée, ça m'a fait le même effet que les textes de Marguerite Duras, ça va très loin, c'est très poétique aussi

haut de Darmish Georges - posté le 02 01 2015

C'est prévu où et quand ? Qui est ce qui joue le piano ?

haut de Need Bobby - posté le 02 01 2015

Marguerite Duras, non, plutôt entre Colette et Pierre Dac, si j'ose ...

haut de sylvie michard - posté le 04 01 2015

quel beau texte Delphine !... Il y a une atmosphère rare qui rapproche cette vieille dame des sortilèges et de l'enfant... J'ai hâte de la voir sur scène ...avec peut être un certain pianiste ...

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