Lundi 17 décembre 2018 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

Exposition en
mai 2015

Nos champs de solitude

image

hautEn savoir plus
...

image
Nos partenaires

Vos papiers !

L’oiseau qui jamais n’avait dormi

:::: Par Miguel Angel Sevilla | paru le 08/07/2014

Miguel35711.jpg

A Lyon je m’en souviens il y avait de la neige, je montais en haut de la colline de Fourvière seulement pour la voir. La ville était toute blanche, le Rhône qui passe au milieu de la ville lui faisait une cicatrice sombre. Mais douce, pas méchante, pas une cicatrice, ou comme une cicatrice de douceur. Molles, onctueuses, suaves, les eaux du Rhône traversaient la ville. Les ponts aussi étaient sombres, je veux dire semblaient obscurs à côté de la neige si blanche, mais si blanche ! Je n’en avait jamais vu, je venais du Nord de l’Argentine, chez moi, à côté de la Cordillère des Andes, de la pré - cordillère plus exactement, il y a un micro climat ; climat subtropical et des oranges, des citrons, surtout de la canne à sucre, un peu comme à Cuba, un peu comme à la Martinique et l’Ile de la Réunion. Il y a, c’est vrai, près de chez moi, un pic neigé, l’Aconquija, éternellement, mais nous le voyons de la plaine, verte, humide, où la terre est très noire. Là je la touchais, à Lyon, pour la première fois, la neige.

    J’allais à Fourvière en traversant la vieille ville après avoir suivit un cours de français ; j’allais à l’université pour apprendre le français et à côté de la fac il y a un boulevard, je traversais le boulevard, je traversais le pont, je traversais la vieille ville, je la traversais pressé, vite, presque en courant, pour arriver en haut et voir la ville blanche de neige et sa longue cicatrice de douceur.

    Un jour peut-être que j’ai aimé quelqu’un, peut-être que la densité de sa chair m’a rappelé cette neige où j’aimais m’étaler, avec laquelle j’aimais me frotter le visage, que je voulais tellement manger ; je la mangeais en fait, comme de la glace, je m’en frottais les lèvres avec délectation, et parfois avec rage.

     Un jour –une après-midi de cet hiver-, je suis allé voir un ami… Les dates s’entremêlent dans ma tête, en peu comme dans les eaux du Rhône le temps, la douceur et le silence. L’ami  que j’allais voir travaillait, à Lyon, à la Cité des Brosses, c’était comme un bidonville ; une cité où il y avait surtout des gens du voyage, des gitans. Mon ami m’a parlé des Saintes Maries de la Mer, il m’a dit ils y vont en pèlerinage,  avec leurs images saintes ils entrent dans la mer, l’eau leur arrive aux genoux. Il m’a offert un café, à l’époque je pouvais rester des heures sans même dire un mot.

Après je suis reparti, la nuit tombait, il y avait peu de neige, un pigeon mort près d’une poubelle, j’ai eu l’impression que mes lèvres se mettaient à saigner. Je marchais comme un homme ivre ou qui trébuche sans cesse, j’ai frotté la blessure de mes lèvres avec un peu de neige sale, jusqu’à faire saigner mes lèvres, je retrouvais le monde que je croyais avoir quitté, j’ai pris un bus, mais auparavant j’ai beaucoup marché, j’ai beaucoup marché, j’ai beaucoup marché, je me suis glissé  en silence dans mon lit. Par la fenêtre de ma chambre j’apercevais la brillance de la neige, un ouvrier –un monsieur très grand, un maçon, un monsieur très grand et très fort- m’est apparu en rêve, il m’a demandé ça ne va pas ? Pourquoi tu pleures mon petit ?

                     Le lendemain je suis allé au chantier, c’était un lundi, j’étais manœuvre maçon, dans un quartier de la ville, je préparais le mortier, j’apportais les briques, au loin on voyait une ligne bleue de montagnes, on mettait un produit dans l’eau du mortier pour empêcher qu’il gèle, le maçon était un homme grand et baraqué, il m’a fait bonjour avec un mouvement de la tête, il a marmonné il faut l’étaler avant qu’il ne gèle traîne pas avec tes seaux, c’était silencieux, tout le monde s’affairait en silence, comme sans joie, comme des ombres d’oiseaux sur la neige blême, Lyon était blême, le ciel gris pâle, je voyais dans ma tête le pigeon mort à côté de la poubelle, à un moment le maçon a dit tu as bien dormi cette nuit ?  Et après, quand je retournais avec mes deux seaux de mortier, « on te voit fatigué », et lors d’un nouveau transport de mortier « tu suis toujours tes cours de français » ? J’y allais deux fois par semaine, les mardis et les vendredis, le patron était d’accord, j’étais très jeune et le salaire moins deux jours était viable, me permettait de vivre, je me disais dimanche prochain j’irai à la cité des Brosses, voir de plus près mais, sauf erreur de ma part, je n’y suis pas retourné.

         A plusieurs reprises je suis allé tourner autour, mais je repartais dès que j’apercevais la poubelle au pigeon mort, je cherchais la tache de son sang il n’y avait plus de tache il n’y avait plus de sang il n’y avait plus de neige, du verglas maintenant, une couche fine, comme une lame de verglas. C’était ma borne, une frontière, un seuil. Je le voyais et je me mettais à reculer, un dimanche de février il y avait une petite gitane à côté de la poubelle, très jeune, entre dix et douze ans, entre quatorze et seize. Les yeux et les cheveux très noirs, une jupe bleue, un foulard rouge peut-être ou un anorak ou un manteau rouge, le temps mélange les couleurs et les objets, elle était donc à côté de la poubelle, debout, les yeux immenses d’oiseau nocturne ou d’oiseau qui n’a jamais dormi, le professeur nous l’avait appris On dit dans ces cas les yeux lui mangent le visage.

         J’ai mis du temps à repartir comme à chaque fois à reculons, je me souviens que j’avais les pieds gelés, la lame de la glace, j’appelais ainsi le verglas, collait à mes pieds et les bouts des doigts me faisaient mal, j’ai mis du temps si je puis dire à me « dé-pétrifier », je suis parti, j’ai beaucoup marché, j’ai beaucoup marché, j’ai beaucoup marché, j’avais une chambre près du Rhône, nous étions plusieurs émigrés plus exactement dans cette grande chambre, les lits étaient tous pareils, j’ai fermé les yeux et j’ai entendu –ou cru entendre- l’écoulement des eaux du fleuve. J’avais les yeux fermés, je ne voulais pas voir la brillance de la neige, je n’ai pas rêvé cette nuit, je n’ai pas dormi, toute la nuit j’ai fermé les yeux et j’ai entendu comme le glissement d’une barque sur le fleuve.

      J’ai compris que je devais partir, je suis allé en Italie, en Italie aussi j’ai travaillé comme manœuvre maçon, et pour ramasser des tomates et des betteraves, avec les betteraves ils font du sucre, ils n’en font pas avec de la canne à sucre comme chez moi dans le nord de l’Argentine, où commence la précordillère des Andes, où la terre est si noire et l’herbe si verte. Ensuite je suis allé en Suisse et j’ai travaillé comme manœuvre maçon, avec des Siciliens, on chantait toute la journée, le chantier était au bord d’une rivière, la Sarine, elle était tout en bas et nous étions en haut sur les échafaudages. Après je suis allé à Besançon, j’ai connu le fleuve Le Doubs, et je suis venu finalement Place Mouffetard, et puis place du Puits de l’Hermite près du Jardin des Plantes.

     Parfois je vois passer des jeunes gitanes de ma fenêtre et je tremble comme une feuille, je revois les yeux, je veux dire la petite gitane de la cité des Brosses aux yeux qui lui mangeaient le visage, l’oiseau nocturne qui jamais n’avait dormi. Mais après j’ouvre la fenêtre qui donne sur la place et je vois les petites gitanes qui traversent l’espace si vert de la place du Puits de l’Hermite, je me dis ce terrain est humide, je me dis qu’il y a eu autrefois sans doute un vrai puits à cet endroit, j’ai l’impression qu’elles sont des oiseaux qui vont vers les arbres du Jardin de Plantes, les petites gitanes, je me dis que leur sœur de la cité des Brosses a dû elle aussi prendre son envol, et que, si il y a de la neige, un jour elle reviendra avec ces yeux qui lui mangent le visage.


haut Réagissez à cette contribution...

haut de Michel DREANO - posté le 11 07 2014

J'avais déjà des bribes biographiques du parcours de Miguel en Europe mais je ne connaissais pas cet épisode lyonnais. Dans ce récit je retrouve sa "patte" d'écrivain. En plus la petite gitane on la voit bien. Je pense à celle de ma chanson "La ballade de Doisneau" mais aussi à celle du magnifique film de Edouard Luntz intitulé "Les enfants des courants d'air" ( 1961) qui témoigne de lieux disparus se situant ente la porte de Chapelle et la Plaine Saint-Denis et qui me rappellent ceux de mon enfance sur la zone de la porte de Ménilmontant, à Paris.

hautHaut de page

 

Mentions légales

©Le Billet des Auteurs de Théâtre 2011

Le collectif

Contact

Revue réalisée avec le concours du
Centre national du Livre