Mercredi 12 décembre 2018 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

Exposition en
mai 2015

Nos champs de solitude

image

hautEn savoir plus
...

image
Nos partenaires

Vos papiers !

Emily

:::: Par Laura Fatini | paru le 20/01/2014

Fatini.jpg

Traduit en français par Lucia Marangolo - La piéce sera jouée en août à l'occasion du Festival Orizzonti
 
Emily est un travesti trés féminin, doux; elle n’a pas besoin de montrer sa féminité, cependant son comportement est inévitablement toujours un peu excessif. Elle a une voix de femme, sans l'inflexion qu'on attribue généralement aux transexuels. Il ne s'agit pas d'un homme qui ressent le besoin de se montrer en tant qu’homosexuel. Quand elle est habillée en femme, elle est une femme.
Tout au long du monologue, Emily vit une transformation, en se désabillhant elle regagne ses formes masculines, et tout change chez lui, voix, attitudes, vêtements. Ce qui ne change pas est la délicatesse de ses comportements. Quand il reprend ses habits de femme, il change encore une fois.
Elle rentre sur scène avec un gros sac à main.
Elle habillée de manière élegante mais il n'est pas encore midi.
Elle enlève son manteau et elle le jette sur un fauteuil.
Jusqu’à  maintenant elle n'a jamais levé la tête du sac. Elle cherche ses clefs.
 
On achète des gros sacs à main pour équilibrer un manque d'affection que nous n'assumons pas. Résultat? On perd toujours les clefs de la maison!
On aura compensé le manque d'affection mais on sera quand même restée sous la pluie devant la porte en cherchant désespérement... ah, les voilà!
 
Elle trouve les clefs
 
“une vraie demoiselle ne lève jamais la voix et elle ne dit pas de jurons!” me disait toujours ma maman.
Crier pour quelle raison, en plus? Pour des clefs dans un sac.
Je ne suis même pas sous la pluie devant la porte de la maison!
Heureusement j'ai toujours un jeu de clefs chez la voisine.
Elle, elle reste tout le temps à la maison! Et elle ne perd jamais ses clefs, elle, j'en suis certaine!
 
Elle continue de chercher quelque chose dans le sac
 
Zut à mon manque d'affection!
Pourtant je l'avais mis là, dans cette petite poche. Voilà! (Elle lève le ton de sa voix, s'en aperçoit ensuite) Voilà! (doucement)
 
 
Elle prend son portable, le pose sur un meuble.
Elle va près de la table basse, se rempli un verre au même temps qu'elle enlève ses chaussures, en les laissant par terre.
Elle se lâche les cheveux.
Elle commence à boire.
 
“Une vraie demoiselle ne boit pas de vin en public. Elle ne mange pas en plein air, sauf s'il s'agit d'un pique nique. Les femmes qui mangent dehors, ce sont les femmes qui vivent dehors.”
Est-ce que boire du vin me transforme en une femme légère, maman?
 
 
Elle rigole
 
Si seulement tu savais, maman, tout ce qu'il y a de pas sérieux chez moi, et ce n'est même pas cela la raison pour laquelle je bois!
Sur le chemin de la perdition pour un verre de vin.
Raisin: un fruit du diable. Ce n'était pas la pomme pourtant?
Et aussi, je me demande, est-ce que toutes les filles pas sérieuses boivent?
Parce que je crois, j'en suis même sûre, d'en avoir connu qui ne buvaient pas...
Il vaut mieux se dépêcher!
 
 
Elle va dans l'autre pièce, elle met une robe de chambre et prend ce qu'il lui faut pour enlever le vernis à ongles. Elle amène tout sur la table basse devant le fauteuil. Elle allume la télé, sans le son.
Ensuite elle s'asseoit.
Elle enlève ses chaussures.
 
Il reste toujours un petit peu de vernis rouge sur les ongles, même si tu l'enlèves avec le dissolvant, en frottant plusieures fois: mais j'ai découvert un subterfuge. Je mets du vernis transparent avant, et le rouge par dessus. Comme cela le vernis n'adhère pas à l'ongle, et ne le colorie pas.
 
Elle observe le résultat obtenu jusqu’à maintenant, mais elle n'est pas satisfaite.
 
De toute manière il reste toujours une trace, ici, sur la base de l'ongle.
Tant pis, il va pas s'en apercevoir.
Ma mère adorait le vernis à ongle rouge, rouge corail. Je ne me rappelle pas l'avoir jamais vue sans vernis. Quand je le vois sur les autres femmes cela me fait l'effet d'un vol, un sacrilège avec le but de me torturer avec des images de mains tranchées.
Sauf que les autres femmes n'ont pas ses mains. Moi non plus je ne les ai pas.
Les miennes sont trop grandes, elles ne sont pas fuselées comme les siennes.
Le vernis à ongles rouge les rend similaires aux siennes, voilà tout.
 
Moi je n'aime pas le vernis, mais il est évident que je dois en porter: cela plaît beaucoup aux hommes, et moi, pour être femme, il faut que je le sois un peu plus que les autres.
Une femme en survêtement reste une femme: démaquillée, décoiffée, en chaussons, elle reste quand même une femme.
Pas moi. Pour être femme je dois être inconfortable, parfaitement habillée, maquillée aussi: il faut parcourir la voie de la féminité avec un talon 12.
Si seulement elles étaient un peu plus confortables, ces chaussures.
Mais les chaussures aussi plaisent aux hommes. Et, j'avoue, à moi aussi.
 
Elle commence à se masser les pieds
 
Mon rendez-vous d'hier soir m'a dit aussitôt comment il me voulait: robe noire, vernis rouge, chaussures Chanel. Il s'y connaissait en vêtements plus que moi! Et moi j'ai obéi, pour cela il m'a bien payée. Tout le monde me paye bien.
Mais lui il a été superbe, j'avoue, il est venu me chercher avec une voiture flambante, la structure interne en cuir, et il sentait l'eau de cologne, un parfum très cher: il était le symbole de la masculinité gagnante, la masculinité sans fissures, déterminée, prête à se montrer au monde entier. Se montrer avec moi au monde entier.
 
Cela je n'arrive pas à le comprendre chez les hommes: les hommes hommes, je veux dire.
Au moment précis où tu demandes ma compagnie, tu montres ta charge de testostérone, comme un paon qui ouvre sa queue aux milles couleurs. Je crois que c'est pareil moi,mes talons et mon vernis: avec moi à leur côté, les hommes pour être hommes doivent l'être un peu plus que les autres.
 
La fête était délicieuse, dans un restaurant très luxueux, avec seulement des gens fins, bien éduqués.
 
Ils nous regardaient poliment de loin, en se demandant, en imaginant peut-être, mais sans pouvoir prendre une décision. Quand je veux, je sais comment m'y prendre.
Il suffit de parler à voix basse, voire de ne pas parler du tout, et rester là où il n'y a pas beaucoup de lumière.
Les plus audacieux se sont approchés, et ils ont compris.
Lui il était encore plus heureux! On aurait dit un chasseur revenu d'un safari en train de montrer sa proie exotique, et tout autour ses admirateurs, fascinés par la fourrure de l'animal et effrayés par le féroce abattage.
 
“Non mais vraiment? Je croyais pas que lui... mais non! Lui il aime bien étonner les gens! Mais tu vas voir, après la fête ils vont se quitter et il va rien se passer du tout!! C'est vrai aussi qu'avec ces jambes...”
 
Mais, au contraire, cette fois après la fête ça c'est passé différemment. J'ai été invitée à rester! En payant, bien évidemment!
 
“Une vraie demoiselle ne gagne pas d'argent, elle peut recevoir des cadeaux, au pire. Mais jamais des sous!”
(elle se lève, prend son sac, sort des billets)
 
Cela dit, ils me payent exactement parce que j'ai été une vraie demoiselle, maman...”
 
(Elle cache les billets dans un pot, dans la cuisine, ensuite elle revient enlever le vernis)
 
Ce n'est pas toujours comme cela.
Parfois, c'est vrai, je ne sers que pour être montrée en public.
C'est le genre d'homme qui me craint, presque: quand on se retrouve seuls, il ne me parle même pas, ne me touche pas. Au milieu des autres il me prend par le bras, il me montre. Il veut que tout le monde sache que s'il veut, il peut tout avoir, tout essayer.
Mais tout seuls, dans l'intimité de la voiture, il reste muet, il me lance des regards fuyants, il a presque peur que je saute sur lui!
 
Il y en a d'autres, par contre, qui me demandent si je veux monter, passer la nuit.
Si je veux, je reste.
Et là aussi, ils ne sont pas tous pareils.
Il y en a de deux types.
Il y a le type qui a peur que cela lui plaîse et celui qui veut que cela lui plaîse: le premier se retient, il est indécis, il ne sait pas, il ne veut pas... le deuxième on ne peut l'arrêter.
Ce qui est bon c’est qu’après, tout le monde est également rassuré: d'une manière ou d'une autre, ils ont surmonté l'épreuve.
Si cela c'est bien passé, une nouvelle voie s'ouvre: si cela c'est mal passé, mieux encore.
“De toutes manières ils sont tous pédés, et invertis. Mieux vaut ne pas en faire partie. Une seule fois, cela ne compte pas”
 
Elle se lève, cherche les vêtements pour se changer. Ils sont sous un oreiller: un jogging, un t-shirt.
 
“on ne laisse pas ses fringues partout! Une vraie demoiselle ne montre pas ses petites culottes à ceux qui rentrent dans l'appartement!”
Si seulement tu savais, maman, ce que j'ai montré dans cet appartement...
 
Mon rendez-vous d'hier soir était grand, bien rasé, il aurait fait un parfait gendarme.
C'était mon rêve, quand j'était petite! Je voulais être un gendarme, mais j'ai changé d'avis quand je me suis rendue compte que la raison pour laquelle je voulais le devenir était que je voulais porter l'uniforme, avec le manteau, le calot et le képi.
Cela a quelque chose à voir avec le fait que mon père était un gendarme.
Pour ceux comme moi, cela a toujours à voir avec le père, ou la mère. Ou les deux.
Mais moi je l'ai connu très peu, le gendarme-père: mort dans un accident de voiture, quand je n'avais pas plus de 6 ans. Je m'en rappelle comme d'une ombre, une présence, une voix. Rien de plus!
J'ai vu les photos, celles officielles, en pose, en uniforme.
Il était grand, et toujours bien rasé,
Comme moi.
 
Ma mère disait que je lui ressemble, alors que moi c'est à elle que je voudrais voulais ressembler.
Elle était toujours tellement élégante! Ses habits sentaient bon, toujours, et son visage, quand elle me prenait dans ses bras, sentait le lait nettoyant, la propreté.
 
“Une vraie demoiselle ne se maquille jamais trop, sa seule beauté est dans le regard. Un petit peu de rouge à lèvres, d'une couleur légère”
 
Elle commence à se démaquiller. Sa voix commence à changer, à se modifier légèrement.
 
Le rouge à lèvres est permis aux femmes mariées, et le vernis rouge aussi... l'alliance au doigt rend élégante l'ongle rouge, et non pas provoquante. Une vraie demoiselle, cela va de soi, ne doit pas provoquer.
 
Elle rigole malicieusement
 
Il n'y a rien de plus provoquant qu'une jeune fille aux lèvres à peine rosées... Ma mère ne pouvait pas le savoir. Le veuvage a couvert comme un voile toutes ses actions, en la rendant de moins en moins femme, de plus en plus mère.
Pas maman, mère.
La mère te prend dans ses bras tant que t'es petit, la maman le fait jusque ton âge adulte, et t'as la honte.
La mère te soigne, elle te console quand t'es malade, quand t'es à la maison, la maman le fait même quand t'es sain, et t'es au milieu des autres.
La mère t'aime, mais elle te montre ton amour avec ses yeux, et tu t'en rends pas compte, parce que c'est de mot dont t'aurais besoin. La maman parle, et elle sourit.
Les mamans de mes camarades à l'école souriaient toujours.
 
Je me rappelle de ma mère en train de sourire, bien sûr. J'étais tout petit, mais je m'en rappelle.
Je crois que c'était pendant l'été, parce qu'elle avait une robe blanche toute belle, à pois bleues, aux manches courtes; dans ma tête l'image est tellement vivante que je peux même entendre le frôlement  de sa jupe quand elle se lève de la chaise.
 
Il y avait la mer, c'était forcément l'été, et il y avait des boissons de couleur sur cette petite table ronde en face de nous; mon père -il s'agit forcément de mon père celui qui s'asseoit devant nous- mon père dit quelque chose de marrant, et maman rigole, elle rigole en montrant son cou blanc et ses dents parfaites.
 
Soudainement elle touche ses dents, comme pour les vérifier
 
L'appareil dentaire n'as pas pu réunir mes dents. Trois ans de souffrance, de boutades, mais rien.
“il y a des choses qu'on ne peut pas régler, tu sais maman? Même pas avec un appareil en métal...”
Le dentiste l'avait dit, que j'étais un cas limite... le palais trop large, les dents orgueilleusement séparées...
La croisade contre mes dents obstinées a commencé quand j'avais 9 ans, et ça c'est terminé par un gros échec quand j'en avais 12; ma première rebellion d'ado a été contre un innocent appareil dentaire qui était censé régler mes problèmes.
 
De combien d'appareils j'aurais eu besoin par la suite, maman.
 
Elle commence à enlever le soutien-gorge, la gaine, le corsage...
Elle prend tous les vêtements qu'elle vient d'enlever et elle les met sur un mannequin de tailleuse, calmement.
On dirait le jeu d'une gamine avec sa poupée.
 
Ma soeur avait une poupée géante. Elle était plus grande que moi, je me rappelle, et quand elle jouait à l'habiller, elle me mettait à moi aussi ses vêtements; après, je courais dans toute la maison avec ces petites robes roses, et elle courait derrière moi. C'était notre jeu favori.
 
Toutes les règles de ma mère étaient pour elle.
 
Sara grandissait comme une vraie demoiselle, le jour où elle a arrêté de grandir.
Avec mon père.
Le jour où j'ai fêté mes 10 ans j'ai pensé qu'il était bizarre d'être plus âgé que ma soeur aînée, quand j'aurai 35 ans je serai plus âgé que mon père, et ce sera bizarre aussi.
 
À leur enterrement, au milieu de la famille qui envahissait le cimetière, j'ai entendu une voix dire qu’une mère ne devrait pas vivre le temps de devoir enterrer ses propres enfants; moi je n'arrivais pas à comprendre ce qu'ils voulaient dire, mais j'ai quand même compris qu'ils parlaient de ma maman (elle était encore une maman, à l'époque), et je me suis retourné.
Je me rappelle très bien du regard sérieux et attentif de Tata Anna pendant qu'elle refléchissait sur ce qu'on venait de lui dire, et je me souviens aussi du demi sourire qu'elle m'a adressé, avec une grimace coupable, comme je l'ai compris par la suite.
 
Elle se sentait coupable parce que j'avais entendu. Elle se sentait coupable parce que ce qu'elle venait d'entendre, peut-être par quelqu'un de la famille, c'était la vérité.
Une mère ne devrait pas enterrer ses propres enfants.
 
Et ma mère n'a pas enterré Sara.
 
Je m'en suis pas aperçu aussitôt. Il n'y a rien de plus bondé qu'une maison où la moitié de la famille vient de déménager au cimetière!
Entre la famille, les amis, les collègues de mon père et les professeurs de ma soeur, la maison était un va et vient perpétuel, la semaine après.
Après quoi, on ne pouvait pas le dire. Il y avait un avant et un après, mais l'année zéro de la vie de ma mère n'avait pas de nom. Ce qu'on n'appelle pas n'existe pas.
 
Mon prof de philo le disait aussi, au lycée.
Mais je crois qu'il parlait d'autre chose.
Pendant toute la semaine après la chambre de Sara est restée fermée, et ça me paraissaît bizarre, vu que chez nous il n'y avait que la porte de la salle de bain qui se fermait à clé, et certainement pas par nous les enfants. Tout ceux qui passaient devant cette porte s'arrêtaient, levaient les yeux au ciel, soupiraient, et, si j'étais dans le coin, me caressaient la tête.
Arrêt – yeux – soupir – tête. Arrêt – yeux – soupir – tête.
Je pensais que quelqu'un leur avait appris ce qu'on fait dans ce cas là, un comportement adapté qui rendait les adultes tous également maniérés et silencieux: il s'agissait d'un langage que je n'arrivais pas à comprendre, et que je ne parlais pas.
Je voulais aller jouer, et on me disait “pas maintenant”; j'avais faim, mais de bons plats, mais ma mère ne cuisinait pas.
Moi je voulais la glace que tous les samedis de la belle saison maman m'achetait chez le marchand de glaces devant la maison, mais on me disait “il vaut mieux pas, aujourd'hui”.
 
Tous avec la meme tête, les amis de mes parents, la famille... les adultes, quoi. Tous avec la même voix, les mêmes gestes.
 
Tous, maman comme les autres, se parlaient tout bas, en disant des demi-mots, et inévitablement me demandaient “comment tu vas?”, mais ils n'écoutaient pas ma réponse.
 
Au début je répondais sincèrement: “bien, mais j'ai faim” ou alors “bien, je voudrais une glace”, ou encore “bien, mais qui êtes vous?”
Par la suite j'ai arrêté de répondre, et j'ai commencé à faire comme eux.
Arrêt – yeux – soupire.
La caresse sur la tête, étant donnée la différence de taille, je l'ai repoussée à des deuils postérieurs.
 
C'est pas que j'étais pas triste que Sara soit morte (de la mort de mon père je ne savais pas quoi penser, je le connaissais tellement peu): elle était ma camarade de jeux préferée, mais elle m'avait laissé la poupée et les vêtements, et moi ça m'allait comme ça.
 
Si seulement ils ouvraient la porte de sa chambre.
Je restais tout le temps devant la porte, comme un petit chien fidèle, et je suis sûr que je devais être très tendre, pour ceux qui me regardaient.
 
“Ta soeur te manque, n'est-ce pas?” Arrêt – soupire – caresse.
 
J'aurais voulu dire “oui, elle aussi. Mais surtout c'est la poupée qui me manque, et tout ses vêtements, mon cher monsieur!”
Mais je ne le disais jamais.
Moi j'avais envie de rigoler... et je voulais demander à tout le monde pourquoi la porte était fermée.
 
“Ceux qui ferment la porte c'est parce qu'ils ont quelque chose à cacher, et les vraies demoiselles ne ferment jamais la porte à clé”
ça doit être pour ça que je perds toujours les clefs de chez moi, maman?
 
Un jour, les gens étaient tous partis, et on était seuls à la maison, moi et maman.
Moi et la mère.
 
Je me suis levé, je crois qu'on était dimanche, parce que je ne devais pas aller à l'école (en vrai j'y étais pas allée du tout la semaine après, alors que moi j'aurais préferé être avec mes amis, plutôt qu'à la maison à me faire caresser la tête par des adultes les yeux levés au ciel); je suis passé devant la chambre de Sara, et, comme par magie, la porte était ouverte!
 
La poupée géante était là, elle me regardait, le regard perdu et les joues en porcelaine; j'ai pensé qu'elle ressemblait beaucoup à Sara la dernière fois que je l'avais vue.
J'ai levé ma main pour la toucher, et sentir si elle aussi elle était froide comme Sara, mais non, elle était chaude. Le soleil qui rentrait par la fênetre lui caressait le visage, et ne dérangeait pas ses yeux, ouverts.
 
“une belle poupée pour une vraie demoiselle”
ma mère était derrière moi, appuyée contre la porte, et elle regardait la poupée, les yeux pas moins perdus.
 
Je ne sais pas à partir de quel moment je suis devenu une vraie demoiselle, je crois à partir de ce jour là.
 
Elle se lève. Elle est complètement démaquillée et déshabillé. Elle est un homme.
Il va dans la chambre, choisit des vêtements dans l'armoire et les amène dans le salon, sur le canapé.
Il éteint la télé, et regarde les vêtements d'un air critique.
Il regarde l'horloge, commence à ranger les affaires qu'elle a utilisé pour se démaquiller.
Il revient des chaussures à la main.
 
Mes premières chaussures de femme.
De femme toute faite, comme on disait à l'époque, avec talon.
Pas trop haut, cela aurait été pour après. Discrètes, non pas vives ou voyantes.
Des vraies chaussures de femme.
Dans une petite place loin du centre ville il y avait un marché aux puces; en sortant de la fac j'y passais tous les jours, avec mes potes.
On ne s'arrêtaient jamais, on était en train de se moquer l'un de l'autre, ou on était pressés de rentrer pour faire semblant de travailler.
 
J'aurais voulu vivre dans une ville où il n'y avait pas l'université: j'aurais au moins pu partir, je serais parti, sans jamais me retourner.
Mais non.
Il n'y avait aucune raison que je parte. Il y avait de très bonnes universités là où on était donc...
 
on ne s'arrêtait jamais devant les bancs remplis d'objets inutiles, pour la plupart. Bibelots, vêtements d'une époque lointaine et qui peut-être seraient revenus à la mode un jour, reliques de la guerre qu'on aurait pu croire qu'ils appartenaient au grand-père, revenu de Russie à pied.
 
On ne s'arrêtait jamais, mais moi je les avais vues, ces chaussures.
Il y avait un tas de boîtes, et autour différentes chaussures plus ou moins usagées, pour homme et pour femme. Et en haut du tas de boîtes il y avait cette magnifique paire de chaussures noires, décolletées, d'une taille,à première vue, qui aurait pu être la mienne.
 
Jamais je me serai approché avec mes amis, et j'étais content qu'ils soient toujours là, comme ça c'était plus simple, marcher vite et laisser derrière toute tentation.
Il était tellement important pour moi de jamais être seul devant les chaussures, seul devant moi-même, et si j'étais tout seul je changeais de chemin, en marchant plus vite pour ne par rater mon bus.
 
Un jour par contre, j'étais seul. J'ai marché en faisant le même chemin que d'habitude, après un cours qui m'avait laissé plus de questions que de réponses.
Je suis passé devant le marché aux puces, sans m'apercevoir que mon destin m'attendait en haut d'une paire de chaussures.
 
Il met les chaussures
 
le marchand m'a regardé de travers, avec une question explicite dans la tête.
“c'est une blague pour un pote qui fête sa fin d'études” j'ai menti en prenant la monnaie.
“ce ne sont pas des chaussures pour blaguer, mon pote”
Il ne se trompait pas.
 
Emily commence à s'habiller
Elle met une robe très sobre, en vraie demoiselle, une perruque peu voyante, et elle se maquille avec peu de gestes maitrisés.
 
“pourquoi tu t'es déguisé, Giovanni? C'est pas le carnaval encore”
je sais, maman, je sais
“je suis censée rigoler?”
J'aimerais bien maman. Cela fait tellement longtemps que je ne t'ai pas entendue rigoler.
“je ne te comprends pas”
Je sais ça aussi, maman.
“tu crois pas que je vais te permettre ça”
Rien n'a changé. Tu n'es pas heureuse? C'est juste des robes un peu plus grandes que celles de la poupée de Sara
“ne parle pas de ta soeur”
Voilà. Jamais la nommer. Jamais.
 
Pause
 
“c'est quoi tes intentions?”
toi, c'est quoi que tu veux faire?
“je n'aime pas ce jeu. Arrête Giovanni”
Non. Je n'arrête pas. C'est toi qui a commencé ce jeu non? C'est toi qui me mettais les vêtements de la poupée, et après ceux de Sara, non? Pourquoi pour toi ça va et pas pour moi! Une vraie demoiselle, maman!”
“tu ne sais pas ce que tu es en train de dire. Qu'est-ce que tu racontes, Giovanni?”
Regarde les chaussures au moins. Regarde les! Elles sont comme les tiennes, un peu plus grandes c'est tout
 
Pause
 
“c'est ma faute?”
Je ne sais pas. Peut-être. Je ne crois pas. Mais qu’importe? Regarde quelles chaussures!
 
Pause
 
“Une mère ne devrait pas vivre jusqu'à...”
enterrer ses propres enfants.   
 
Et pourtant toi, tu en as enterré deux.
 
Changement d'atmosphère. Emily se calme.
 
C'est sa faute à elle? C'est la mienne? C'est une faute?
Est-ce que cela aurait été différent si... Est-ce que moi j'aurais été différente si...
J'aimerais bien dire que je suis partie en claquant la porte, ce jour là.
Mais non. Je suis restée. Je me suis démaquillée, déshabillée.
Pendant que je prenais ma douche ma robe a disparu.
(elle sourit)
Mais pas les chaussures. Elles étaient avec moi, dans la salle de bain.
 
J'aurais voulu crier, taper des pieds, lui mettre une claque: la secouer.
Mais non. Silence. Encore une fois devant une porte fermée, celle de sa chambre.
Arrêt – yeux – soupir.
Caresse? Non, pas pour moi. Ni pour elle.
Le jour après, et celui d'après, et celui d'après encore, rien. Rien n’avait changé.
Mais mes chaussures étaient là. Elle a dû devenir folle en les cherchant, pendant que j'étais dehors. Par peur qu'elle les trouve, je les amenais avec moi, dans mon sac à dos.
 
Le jour où je l'ai quittée pour aller étudier à l'étranger, les chaussures étaient dans la valise, et elle, elle le savait. Elle ne m'a pas dit grande chose, sûrement pas ce qu'elle pensait dans sa tête. “Ne reviens plus”
Moi j'aurais voulu entendre “Ne pars pas.”
Ni l'un ni l'autre: phrases superficielles, accords pour des contacts téléphoniques, ses cils froncés.
Entre moi et elle beaucoup plus que des kilomètres parcourus en train, des chaussures à mi-talon.
 
Elle marche dans la pièce, en vérifiant que tout soit rangé.
Elle s'apprête à sortir.
 
Je l'ai reconnue aussitôt par son vernis à ongle, et son parfum. On dit qu'en vieillissant on change d'odeur: pas elle.
Ma mère avait le même parfum de lait nettoyant, et le même vernis à ongles. Ses mains, ça oui, avaient vieilli.
Je l'ai croisée un matin ensoleillé, dans la rue, accompagnée par une bonne soeur; je ne m'étais jamais rendue compte que la maison de repos était aussi proche; elle est partie habiter là-bas il n'y a pas longtemps, mais déjà avant, quand la maladie s'annonçait, elle y passait ses après-midis.
 
C'est ce que la voisine m'a dit, au téléphone.
 
Elle, qui avait fait des souvenirs son obsession, elle aurait laissé derrière soi les images, les noms, les lieux... Sara.
Elle aurait oublié Sara aussi? Et moi?
Elle est passée tellement près de moi que j'ai vu ses yeux s'allumer, pendant un istant, quand elle a croisé les miens: m'avait-elle reconnue?
Je me suis arrêtée et je l'ai laissée passer, plus par étonnement qu'autre chose: “Vous êtes une vraie demoiselle, bien éduquée” elle m'a dit.
 
Maintenant elle m'attend. Le dimanche après-midi c'est moi qui l'emmène se ballader, dans le jardin de la maison de repos, pas trop loin, parce que la maladie empire, et elle a peur si elle ne reconnaît pas les lieux. Les bonnes soeurs me disent qu'elle attend mes visites, ce qui est bizarre, parce qu'elle se rappelle de les attendre.
 
Pendant qu'on marche, on parle toujours de son fils, Giovanni, qui est trop occupé pour aller la voir, alors il m'envoie, moi, sa fiancée, Emily.
Elle me dit toujours que je lui rappelle sa fille, que comme elle je suis une vraie demoiselle, et qu'elle est contente que Giovanni m'ait, moi, à ses côtés.
 
Les bonnes soeurs savent, et elles font comme si elles ne savaient pas.
Et peut-être elle aussi.
 
“les vraies demoiselles gardent pour elles-mêmes les choses impoprtantes, elles ne vont pas le dire à tout le monde!”
N'est-ce pas, maman?
 
Elle sort.


haut Réagissez à cette contribution...

hautHaut de page

 

Mentions légales

©Le Billet des Auteurs de Théâtre 2011

Le collectif

Contact

Revue réalisée avec le concours du
Centre national du Livre