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Ceci est une déclaration d’amour

:::: Par Corinne Klomp | paru le 07/01/2014

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L’autre soir, je vais au théâtre. Je prends place dans la salle, je jette un œil – un seul suffit hélas – au public qui m’entoure. Nous formons de quoi nous compter sur les doigts d’un manchot. J’ignore si c’est un soir de match de foot, de courses de Noël, de crise ma bonne dame, de rediffusion des Tontons flingueurs ou d’ovulation optimale, me vient à l’esprit le mot fameux de Tristan Bernard invitant un ami à la représentation d’une de ses pièces : « Venez armé, l’endroit est désert. »

Avant le début du spectacle, je me sens mal à l’aise, envahie par l’empathie. Je me mets à la place des comédiens qui vont se produire devant nous, à guichet grand ouvert comme la gueule d’un hippopotame. D’accord, la vie réserve des moments plus pénibles, mais quand on est acteur, jouer pour une poignée de spectateurs, ça rime mal avec bonheur.

Dans la salle les lumières s’éteignent. Je me retiens de faire le moindre bruit. Respirer ? J’ose à peine. Tousser ? Même pas en rêve ! Nulle envie de me faire fusiller du regard par le public anorexique ou, pire, par l’un des comédiens. En tant que spectatrice, là tout de suite, j’existe avec difficulté. Je voudrais me planquer sous mon siège de lilliputienne, je suis traversée de pensées inavouables mais qui articulent fort intelligiblement dans mon crâne, du genre : « Qu’est-ce que je fous là ? » ou « Mon royaume pour un sushi. »

Trêve de parasites, le spectacle commence, the show non seulement must go on, mais d’abord it must start. C’est ça le plus dur, pour les comédiens : savoir qu’il y a trois clampins dans le public et y aller quand même, comme s’ils étaient trois cents. Donner tout pareil.

Les comédiens jouent depuis une demie heure, le texte est de haute qualité, la mise en scène et l’interprétation aussi. Rien à faire, je décroche. Je suis un petit zinc, un coucou pris dans de fortes turbulences. Dans ma tête ça secoue sévère. Toutes mes pensées sont pour le comédien face à moi qui livre son texte en me fixant. Du moins j’ai l’impression. C’est dans la mise en scène, ou il le fait exprès ? Si oui, pourquoi moi ? Suis-je celle sur laquelle il cristallise sa haine ? Jouer si bien pour si peu, se dit-il. Suis-je au contraire sa bouée de sauvetage, la spectatrice de survie à laquelle il s’accrochera jusqu’à la fin ? A force de vouloir me mettre dans sa peau, j’y suis. Malin. Je ne songe plus qu’à ce qui peut se passer en lui, maintenant. Ça obstrue tout le reste : le texte, le jeu, l’intrigue. Dans la tête de ce comédien, il y a quoi ? Les mots d’un autre d’abord, appris avec difficulté peut-être, régurgités représentation après représentation jusqu’à l’écœurement. Mais ce soir aussi il y a ses mots à lui, qu’il doit taire c’est le jeu. Son ressenti face aux rangs vides. Personne n’est venu se dit-il, la faute à qui ? A l’auteur, dont il met en cause, pour la première fois, le talent ? Ou son regard trop visionnaire, trop en avance sur son temps ? La faute au metteur en scène, qui exige des comédiens qu’ils projettent le texte face public sans jamais se regarder ? Le comédien se souvient, au début il a trouvé cette idée novatrice, très audacieuse, et les critiques adorent alors… ? Oui mais ça c’était avant. Là, face à la salle transformée en chambre froide il doute, c’est humain. Ou bien il croit que c’est sa faute à lui, le comédien, à son nom pas assez bankable, à sa gueule qu’on ne reconnaît pas assez à la télé. Certes, il a tourné de nombreuses publicités pour un jambon chimique, mais elles ont doré son portefeuille, pas sa renommée.

Peut-être ne se dit-il rien de tout cela, peut-être accepte-t-il, mieux que moi, la situation.

Je sais ! Il pense à la personne qu’il aime et qui partage sa vie, qu’il a laissée seule ce soir pour la énième fois. Si elle n’était plus là à son retour ? Si elle le fuyait, comme le succès, comme le public ? Il songe à sa tirade qui approche et qu’il redoute, avec sa horde de mots truffés de consonnes, à croire que l’auteur a bénéficié d’un lot en promotion sur son clavier ce jour là ! Il entend le spectateur du premier rang qui ronfle, il ne lui en veut pas, il l’envie : la fatigue il connaît, merci. Il se retient en revanche de quitter le plateau pour aller gifler la fille du fond qui envoie ses textos sans mollir, l’air de dire : « Ton théâtre, voilà où je me le mets. » Il pense à Noël qui approche, à sa famille qui lui demandera d’un ton poli limite gêné, où il en est. Il répète en silence sa réponse, la même depuis tant d’années, sur(en)jouée : « ça va super, plein de projets, Avignon cet été oui, le Off of course, le In c’est out. » Il se projette en 2014 : le gouvernement va remettre à plat le statut des intermittents du spectacle. A cette idée il se retient de sourire avec ironie, mais seulement parce que sa tirade approche et que dans sa tirade il ne sourit pas, parce que franchement, la réforme de ce putain de statut, c’est vraiment ça, l’urgence vitale, en France ? Comme si la lutte contre l’évasion fiscale, toujours pas endiguée, ne pourrait pas, mieux et plus vite, renflouer durablement les caisses du pays ? Tant pis, il sait qu’il se battra quoi qu’il arrive, moins pour ses droits que pour le plaisir de monter sur scène, de jouer cet auteur aujourd’hui inconnu mais qui, demain… Il se battra pour continuer à partager son art car avant hier, à la sortie des artistes, une vieille femme l’a attendu. Timide et digne, elle lui a dit : « Autrefois, je n’avais ni le temps, ni l’argent pour le théâtre. Aujourd’hui je n’ai ni le temps, ni l’argent, mais j’ai l’envie. Ce soir grâce à vous j’ai ri, j’ai pleuré. Merci. » Une déclaration d’amour, ça s’appelle. C’est pour l’entendre que le comédien monte sur les planches, quelle que soit la météo dans la salle. L’autre soir, j’ai applaudi pour dix, au moins. Aux saluts, le comédien me fixait encore. Cette fois, aucun doute, c’était bien moi qu’il regardait. Il souriait.


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haut de Gerty Dambury - posté le 17 06 2014

J'ai adoré ce texte ! Drôle et sensible à la fois. Merci pour les comédiens... et les auteurs qui, demain...

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