Dimanche 26 mai 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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Adieu M. Chéreau / Marie-Pierre Cattino

:::: Par l'invité du BAT | paru le 04/11/2013

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Retrouver les traces de l’écriture de la veille pour se mettre au travail, voilà ce que préconise Nathalie Sarraute, pour ne pas laisser filer le personnage.

 Ce que je m’efforce à faire aujourd’hui  est cette sorte d’exercice et… le souvenir de la veille est resté encore un peu mais risque de s’envoler, alors je me dépêche pour que rien ne file entre mes doigts. Le silence et le temps. Au théâtre, ces éléments phares permettent de retenir son souffle. Hier, peu de gens raclaient leur gorge. Tous étaient attentifs, effondrés mais attentifs. C’était la fin de quelque chose qui dépasse, un effacement qui, cette fois, ne réapparaîtra plus. Tous en avaient conscience. C’est de cette conscience dont je voudrais parler ce matin. Le corps marquant sa trace alors dans un passage, le dernier, fulgurant. Un regard. Il a été beaucoup question de regards, hier matin. Des yeux clairs, jusqu’au bout, dans la pénombre d’une chambre, aussi.

Ce 16 octobre à 11 h30, tout était orchestré d’une main de maître, comme si cela avait été lui-même, dicté par ses soins. Il était allongé près de nous tous, dans cette église immense à Saint-Sulpice. Le premier étonné sûrement, de se reposer, là. La lumière blanche des vitraux permettait d’imaginer le ciel un jour de pluie. Les motos, les voitures, le bruit de la rue, de la vie, tout cela, mélangé. Réveillés, écoutant avec nos corps, la voix des comédiens et chanteurs, tour à tour, sur une estrade, non comme une répétition. Tout était théâtre, et rien ne l’était moins qu’une collectivité, assise dans le secret de la peine. Entre les mots et la chair de ces mots-là, Koltès y était aussi. On se serait tenu la main, cela aurait été pareil. Et puis ces paroles dites à Jacob, devant le tableau, comme si Patrice Chéreau avait encore une fois arpenté l’église, accompagné de Pascal Grégory. Il y avait les proches, les amis de toujours, et tous ceux qui regrettaient de ne jamais avoir pu le rencontrer. Ils étaient nombreux, à avoir imaginé, peut-être, dans le silence, ce frôlement de corps. Personne n’a été protégé, hier, ni les proches ni les autres. Tout le monde avançait, côte à côte, suivant le cercueil. Une ville. Des obsèques nationales. Jack Lang mêlé lui-aussi, à la foule, avançant, terrassé par la peine, celle de sa fille, Valérie et de son ami. Dominique Blanc marchait, aidée. Phèdre effondrée. Je pense à elle encore ce matin.

Et le vent a soufflé, en rafales, quand on est sorti. La pluie, la grisaille, même le temps était au-rendez-vous de la tristesse de ces centaines de gens qui applaudissaient au passage du cercueil.

C’est difficile, madame Sarraute, en effet, vous aviez raison, de retrouver les traces de la veille. Là, où l’on en était. Ne pas lâcher, le personnage, y mettre tout son cœur pour qu’il ne file pas, comme si le temps n’avait pas de place, et que perdurent les gens et leur présence.

Le prêtre a préféré le mot « personnes » à « personnages », sans doute n’avait-il pas tort, hier. Aujourd’hui est un autre jour, où l’effacement du corps se révèle entier.


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