Mercredi 12 décembre 2018 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

Exposition en
mai 2015

Nos champs de solitude

image

hautEn savoir plus
...

image
Nos partenaires

Vos papiers !

L’état de siège de la crise

:::: Par Laura Fatini | paru le 30/10/2013

Fatini.jpg

Article écrit par Laura Fatini pour le centenaire de la naissance d’Albert Camus et paru dans une revue italienne. Avec l’aide de Marta Rossi, Laura l’a traduit aujourd’hui en français pour les lecteurs de BAT.

Un  regard d’une auteure et dramaturge depuis l’Italie où Albert Camus est beaucoup moins connu qu’en France.

 

En Italie, cent ans après sa naissance, la figure d’Albert Camus, reste encore dans l’ombre par rapport à ceux qui sont considérés comme les grands auteurs de la littérature européenne contemporaine.

Il est difficile de classer Albert Camus : il fut journaliste, dramaturge et acteur, metteur en scène, écrivain d’essais philosophiques (L’homme révolté, Le mythe de Sisyphe entre autres) et de romans (La peste et L’étranger les plus célèbres), personnage complexe et incommodant (la querelle avec Sartre en est un exemple).

Le Prix Nobel en 1957 n’a pas suffi à donner une juste reconnaissance à cet intellectuel absolu qui a été oublié prématurément et sans le mériter.

Camus a écrit seulement quatre pièces de théâtre, peu souvent représentées en France, méconnues en Italie : Le malentendu (1944), Caligula (1945), L’état de siège (1948) et Les justes (1949).

La revue théatrale italienne Hystrio a récemment consacré un article à Albert Camus. On y retrace la fortune (ou plutôt l’insuccès) de ses oeuvres théâtrales.

En Italie elles ont été représentées peu de fois et encore moins récemment (Hystrio, 1/2013). Dans certains cas, comme l’Etat de Siège, même ses propres mises en scène furent des échecs. Les causes de ce rapport difficile entre Camus et le public théâtral sont, à mon avis, à rechercher dans l’écriture.

Les textes camusiens sont denses, chargés de concepts philosophiques, politiques et aussi métaphysiques, plus faciles à lire qu’à dire: l’action est réduite au minimum, même quand elle est au centre de la pièce, comme dans Les justes où elle est plutôt racontée que mise en action.

La scène peut sans doute être considérée un lieu de profonde analyse existentielle ou politique mais la réplique de l’acteur vit dans le court espace qui existe entre le rideau et le parterre et elle doit être tout de suite compréhensible et exacte pour atteindre la pensée et le cœur du public. L’idée sur scène est toujours dite par un homme et elle doit pouvoir s’incarner sans rester suspendue en l’air.

Par exemple dans Caligula le drame humain du jeune empereur romain (« Les hommes meurent et ne sont pas heureux ») le rapproche du public et même si à la base de la pièce il y a des concepts philosophiques très complexes, les mêmes que l’on retrouve dans le mythe de Sisyphe, ceux-ci sont présentés de manière concrète et vécus personnellement par le protagoniste.

Autre chose fut L’état de siège, mise en scène par Camus en 1948, avec l’utilisation d’une machinerie d’avant-garde à la manière de Piscator. Le spectacle a été un énorme fiasco public et  critique, même si après dix ans une compagnie algérienne l’a mis en scène avec succès.

Certains critiques reconnaissent les causes de l’échec dans les contenus plutôt que dans la forme. Avant tout le manque de suspens dans la pièce, puisque le sacrifice du personnage principal est de quelques manières préannoncé. Mais aussi l’ambiguïté de la figure de la Peste, personnage habillé en militaire qui fait irruption dans la ville de Cadix pour régner incontesté sur ses habitants peut avoir désorienté le public.

Métaphore du totalitarisme que sous-humanise et bouleverse la tranquillité de la ville, la Peste démonte l’habitude du « rien ne s’est passé, rien ne se passera » (les règles du Gouverneur) et avec sa présence elle impose une réponse, soit-elle passive (les habitants de Cadix s’adaptent en masse aux nouvelles normes et aux nouvelles règles) soit-elle active (Diego qui, fort de son sens de liberté et de son amour pour Vittoria, se met à la tête de la révolte). Même s’il est complètement négatif le personnage de la Peste provoque une sorte de réveil de la conscience en mettant face à la réalité  ceux qui avant s’adaptaient et baissaient la tête.     

Une telle lecture était peut-être trop complexe tout juste après la fin de la guerre, quand la séparation nette entre vaincus et vainqueurs, justes et méchants, était nécessaire pour guérir les blessures de l’âme et pour reconstruire l’ordre : le temps n’était pas aux nuances et aux ombres chez les personnages comme chez les hommes.

Aujourd’hui le temps d’une nouvelle mise en scène est-il venu ?

Pour répondre à cette question, j’ai travaillé récemment à une adaptation de L’état de siège et j’ai tenté de donner une nouvelle voix à la Peste, à Diego et à tous les personnages de Cadix : en phase de réécriture j’ai essayé d’alléger le texte et donner un rythme plus soutenu aux répliques, en proposant à mes non acteurs (voir article Le théâtre des non acteurs paru précédemment dans BAT) l’œuvre de Camus comme métaphore de la crise économique et morale actuelle.

L’accueil a été surprenant : l’uniforme militaire enlevé, une mallette à la main et une veste bien taillée, la Peste est devenue symbole de la finance et de la haute économie qui écrase et dirige tout. Dans cette interprétation La Secrétaire (la mort) trouve aussi sa place. Elle élimine ceux qui ne rentrent plus dans les statistiques, ceux qui ne font plus partie du mécanisme, ceux qui ne s’adaptent pas.

Cette perspective, jette une nouvelle lumière sur l’apparat bureaucratique instauré par la Peste, avec ses activités inutiles imposées aux habitants, et les normes ridicules qui couronnent leur nouvelle vie : le cri «Donnez feu vert aux grands travaux inutiles » qui ouvre le deuxième acte, a résonné dans les oreilles des acteurs et du public, se faisant miroir  d’une société  qui se surmène à faire sans aboutir,  à construire sans  consolider, à acheter tout ce que inutilement l’on possède.

Le personnage qui a frappé le plus le public et les non acteurs, avec le personnage principal de Diego, c’est le nihiliste Nada : le non-aligné qui voudrait tout secouer, qui voudrait que tout change en opposition à l’immobilité proposée par le Gouverneur de Cadix et qui, à l’entrée de la Peste se met au service de la bureaucratie parce que « Avec un tel nom il faut travailler ensemble ! » (Secrétaire, parte II)

Le monologue finale de Nada, expression de la déception et de l’amertume pour un monde qui ne veut pas changer et pour un peuple qui ne veut pas voir, donne vie à l’un des comportements les plus communs aujourd’hui où, devant la crise du système économique mondial, l’on voit être re-proposées les mêmes modalités de gouvernement, de commerce et de spéculation financière: « Les voilà ! Les anciens arrivent, ceux d’avant, ceux de toujours, les pétrifiés, les rassurants, les confortables, les cul-de-sacs, les bien léchés, la tradition enfin, assise, prospère, rasée de près. Voici les petits tailleurs du néant : vous allez être habillés sur mesure. Mais ne vous agitez pas : leur méthode est la meilleure. Au lieu de fermer les bouches de ceux qui crient leur malheur, ils ferment leurs propres oreilles. Nous étions muets, nous allons devenir sourds.

Attention : ceux qui écrivent l’histoire reviennent. On va s’occuper des héros (…) Oui, vous allez recommencer, mais ce n’est plus mon affaire (…) Adieu, braves gens : vous apprendrez cela un jour qu’on ne peut pas bien vivre en sachant que l’homme n’est rien et que la face de Dieu est affreuse. »

Le comportement de Diego, le héros qui sacrifie sa vie pour l’amour de la Victoire et pour la population de Cadix, est le comportement de celui qui ne se plie pas, qui reconnaît déjà son propre destin dans la défaite : héros tragique par excellence, Diego défie la mort dans un très beau dialogue dans lequel il fait appel à l’humanité désordonnée qui ne veut pas s’uniformiser, à toute la beauté humaine qui ne peut pas se mettre en rang : et l’homme révolté bat la Peste, en gage de sa vie, et la refoule pendent quelques temps aux marges de la ville.

Une révolte qui naît du bas, de ceux qui savent de ne pouvoir compter sur rien d’autre que leur propre dignité d’hommes et de femmes. La situation actuelle s’est reconnue dans la mise en scène et les engrenages du totalitarisme politique sont devenus ceux de la globalisation économique, tout de même écrasants.

Ceci a été clair tout de suite pour le public comme pour les acteurs, ou mieux, les non acteurs : c’est justement pour eux que j’ai choisi ce texte, je l’ai emprunté à quelqu’un qui n’imaginait sûrement pas de voir une Peste en costard et cravate, quelqu’un qui avait devant les yeux d’autres dangers, avec des médailles épinglées sur la poitrine, et regardait des parades militaires ridicules.

Mais aujourd’hui on ne reconnaît plus la menace par ses médailles, j’ai donc pensé que c’était intéressant de la mettre sur scène, idéalement, à côté de celui que l’on a appris à reconnaître comme « l’homme méchant », le dictateur, celui qui s’impose… peu importe si maintenant il a un portable et une coupe à la mode : le public s’est identifié avec les habitants de Cadix, il ne s’est pas fait arnaquer, et il a apprécié la mise en scène proposée.

Si donc la grandeur des classiques littéraires se mesure avec la résistance à l’épreuve du Temps, je retiens que Camus fait partie de ceux qui ont su représenter dans leur œuvre l’histoire immuable de l’humanité, ceux qui ont réussi à parler aux générations futures en représentant les sombres nuances de leur société. Sombres nuances qui sont malheureusement toujours aussi présentes dans notre société.

 


haut Réagissez à cette contribution...

hautHaut de page

 

Mentions légales

©Le Billet des Auteurs de Théâtre 2011

Le collectif

Contact

Revue réalisée avec le concours du
Centre national du Livre