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Pourquoi Chaplin a-t-il fait Le Dictateur?

:::: Par Adolphe Nysenholc | paru le 01/07/2013

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Charles Chaplin a longtemps caressé l’idée de faire un Napoléon. On a une photo de lui déguisé pour un bal masqué en Bonaparte. Il voulait tordre le cou à la légende et montrer un empereur infantile, selon ses termes. Il a par ailleurs acheté les droits d’un roman sur le Christ [1], pour réaliser un Charlot-Jésus. Avec le Dictateur, il conjugue ces deux projets [2], dans un montage alterné entre un despote moderne dénommé  Hynkel et un « enfant d’Israël », le petit barbier juif dans le ghetto qui se présente à la fin en sauveur. [3]

Il y a plus. Le grand mime avait déjà voulu passer au parlant avec les Temps Modernes en 1936, mais renonce à y utiliser les dialogues qu’il avait écrits dans son scénario.  À la fin de ce film, quand il perd les paroles de la chanson « Titine », il baragouine néanmoins son tube en une sorte d’esperanto, un pot-pourri de plusieurs langues. Grâce au Dictateur (1940), il va pouvoir opérer davantage une synthèse entre le cinéma muet (par le truchement de Charlot qui reste pratiquement sans voix) et l’art des ‘talkies’  (les films parlants), à travers la faconde de Hynkel. [4] Celui-ci, en jacassant, permet en outre à Chaplin de rivaliser avec son concurrent burlesque de l’époque, Groucho, l’hyperloquace. Avec cette nouvelle corde à son arc, le grand mime reconverti continue à dominer le genre de la comédie en décochant de nouveaux traits.

Mais surtout, Chaplin était alerté par la montée des périls depuis 1933. Il comparait les dictateurs à des pantins que d’autres manipulent [5]. Après une telle déclaration qui attestait son souci de l’actualité et son envie d’en dénoncer les dangers, il était logique que le sujet le travaille au point de l’exprimer sous forme d’une satire mordante inspirée en partie par l’art du guignol. Cette œuvre offre aussi la possibilité à celui qui était au hit parade du spectacle de divertissement de se renouveler avec un film engagé. Et il frappe le fascisme à la tête.

Il semble d’autant plus sensible à la question qu’il y a entre lui et le Führer une surimpression possible, via la moustache [6]. Dans son entourage, on  lui a fait observer la similitude de ce détail et que sur cette base il pouvait construire un scénario. De fait, Chaplin a été conscient bien plus tôt de cette ressemblance. Hitler avait adopté la moustache à la Charlot après la Grande Guerre, quand, obscur caporal et peintre raté, il a connu comme tout le monde la gloire de Chaplin. C’est comme si, dévoré d’ambition, il avait voulu s’attribuer l’insigne de la célébrité. [7]  Chaplin a dû être agacé, peut-être dès les années ’20, par la résistible ascension de cet usurpateur et vouloir enfin avoir le dernier mot.

Le film semble aussi un hommage à sa femme Paulette Goddard, née Lévy,  à moins que ce ne soit un clin d’œil à son demi-frère. Ce dernier, Sidney, serait né d’un bookmaker juif émigré en Afrique du Sud [8]. En tout cas, Charlot y joue dans un ghetto et on chaule, sur la vitrine de son échoppe de barbier, « Jew ». Dans son harangue finale, au secours d’une minorité menacée, il défend l’humanité entière.[9]

À la suite de Modern Times, qui avait soulevé la question sociale de son temps, Chaplin voulait cette fois prendre part au débat politique majeur de l’époque. Or, après le flop du film La Confession d’un espion nazi  (1939) d’Anatole Litvak, Hollywood ne persévère pas dans cette veine. Chaplin a  le champ libre. Il pourra réaliser le seul film d’alors qui se moque du Chancelier devant qui les pays d’Europe s’étaient écrasés à Munich. C’est une opportunité qu’il ne manquera pas de saisir.

Enfin, le parlant lui permet de faire ses adieux en tant que Charlot. Car il avait dit que son personnage disparaîtrait le jour où il ouvrirait la bouche. Et voilà que Charlot, homme-enfant, a atteint la limite d’âge. Chaplin va le sacrifier sous nos yeux, à la tribune du dictateur, avec son discours final. Muet depuis 1914, il meurt par la parole en 1940.  Chaplin pourra poursuivre sa carrière en d’autres avatars, Verdoux (en Monsieur Verdoux), Calvero (dans Limelight), Shadov (dans un Roi a New York).

Le Dictateur est l’acmé du cycle Charlot et l’annonce d’un nouveau départ pour Chaplin.

La motivation de cette œuvre était surdéterminée.  Avec elle, le plus grand auteur de films de son temps a voulu continuer à être le cinéma.


[1] De Giovanni Papini.

[2] Adolphe Nysenholc, Charles Chaplin ou la légende des images, Méridiens-Klincksieck, 1987, p. 111.

[3] Jean Starobinski, Portrait de l’artiste en saltimbanque, Skira, 1970

[4] Adolphe Nysenholc, Charles Chaplin. L’âge d’or du comique, L’Harmattan, 2002, p. 61.

[5] Cité in Georges Sadoul, Vie de Charlot, rééd. 1957, p. 139. Chaplin par ailleurs disait de lui-même par autodérision être un « pantin sentimental », in Charles Chaplin, My Trip Abroad (Mes Voyages), 1922.

[6] André Bazin, in « Pastiche et postiche ou le néant pour une moustache », Qu’est-ce que le cinéma ? I., Cerf, 1958, p. 94.

[7] Adolphe Nysenholc, « La rivalité Hitler-Chaplin », in Revue Générale, juin 2007, pp.15-22.

[8] Charlie a vécu avec cette idée. Il se pourrait que ce soit un histoire inventée par la mère. Cf. Lisa K. Stein, Syd Chaplin, Mc Farland, 2010.

[9]  Selon David Robinson, Chaplin, His Life and Art, Mac Graw Hill Book, 1985, Chaplin n’aurait pas d’ascendance israélite. Cf. A. Nysenholc, “Charlie Chaplin and the Jewish world”, in Charlie Chaplin : His Reflection in Modern Times, Mouton-De Gruyter, Berlin, 1991, qui montre des traits de judéité dans l’oeuvre. 

 


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