Mercredi 12 décembre 2018 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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C’est reparti !

:::: Par Roger Lombardot | paru le 31/05/2013

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C’est reparti ! on exhibe de nouveau le bouc émissaire, le responsable de tous les maux de notre société frigide. Mais, que savent-ils de l’événement, ces réactionnaires de 20 ans qui, singeant leurs aînés, brandissent leur crucifix et leur gousse d’ail à la face de 68 ? Moi, ils me donnent envie de pleurer. En retour, je ne peux que leur opposer la réalité de ce que j’ai vécu à leur âge, il y a 45 ans :

Quand soixante-huit est arrivé, ce fameux mois de mai, j’ai ressenti dans mon corps, dans mon être tout entier une formidable secousse… Comme si la vie s’était soudain engouffrée par tous mes canaux… Tout de suite, j’ai compris que je connaissais une nouvelle naissance… Ma mère m’avait mis au monde, aidé à grandir au soleil de son amour… cette révolte me donnait accès à la vie… A la vraie réalité du monde. Elle corroborait tout ce que j’avais pressenti. A savoir que la société dans laquelle on évoluait était une illusion… qui conduisait la vie à une impasse… Comme nous tous, ma première envie avait été de descendre dans la rue. Une aspiration vitale. Semblable à celle qui m’avait poussé hors du ventre de ma mère. Et puis, l’instant d’après, la parole était venue… Un raz de marée. Un besoin compulsif de dire. Elle avait été si longtemps contenue… détournée au profit de quelques uns. Elle était débridée, déchaînée, se répandait partout… Bien sûr, elle charriait toutes sortes d’alluvions, des déchets, des résidus… Cependant, de ce fatras, un verbe neuf avait émergé… révélant que notre vision de l’avenir ne ressemblait en rien à celle de nos aînés. Nous ne souhaitions pas les rejoindre aux enfers… Quelle mystification de prétendre aujourd’hui que nous sommes responsables des maux qui affectent le monde... alors que l’état dans lequel il se trouve correspond précisément à ce que nous dénoncions… l’avènement d’une société brutale, inféodée à l’argent, où la personne humaine aurait perdu toute valeur… Tiens ! parlons-en des valeurs… De celles dont on nous rebat les oreilles… qui auraient eu cours avant soixante-huit… Quelles sont-elles exactement ?… Sinon la soumission à un ordre aveugle qui a conduit à la boucherie de Verdun, où l’on saignait des gosses de vingt ans… aux camps de concentration ?… à Hiroshima ?… Excusez-moi, je m’emporte !… Mais il y a des choses qu’à mon âge je ne peux plus entendre. Je n’ai plus envie d’accepter que le mensonge prenne toute la place… Notre génération s’achemine lentement vers sa disparition et il est urgent qu’elle rétablisse la vérité…. Non ! nous n’étions ni des voyous ni des casseurs,  mais des êtres lucides, éclairés… désireux de célébrer la vie, de mener une existence à la mesure de la richesse qu’elle représente… Oh ! qu’elles nous ont fait mal ces images de pavés et de voitures incendiées, ressassées jusqu’à la nausée, alors qu’elles ne concernaient qu’une minorité d’entre nous. Chaque fois que je les revois, elles me font venir la colère. Quelle complaisance! Quel raccourci mensonger. La vérité est tellement éloignée de ces clichés… Pour quelques scènes spectaculaires, combien de cercles de discussion où la parole circulait comme elle n’avait jamais circulé. Pas seulement dans les universités ou les théâtres… partout. Au travail, en famille, dans les lieux publics… dans les villes, dans les villages… Pour la première fois on usait à pleine capacité de cet outil fantastique qu’est le langage… Tout le monde y avait droit. On l’utilisait pour se parler vraiment. Il n’était plus confiné aux conventions. Une parole au service d’une pensée. Fût-elle brouillonne. L’émergence de la pensée individuelle au détriment d’une pensée de groupe qui avait produit tant de maux… Elle était là notre révolution ! Dans l’extension du champ du langage… Et cette activité nouvelle stimulait notre imaginaire, nous mettait en éveil, nous ouvrait l’horizon… Et ce qu’on voyait derrière le mur appartenait à une autre réalité. Aucune ressemblance avec ce qui nous était promis… Un monde où les guerres et les catastrophes liées à un développement inconsidéré n’en finiraient pas de proliférer… Quel être doué de conscience et de raison eût pu souhaiter un tel avenir ?… Etait-ce vraiment nous les irresponsables ou ceux qui se cramponnaient à leurs privilèges, leurs certitudes, leurs peurs, leurs valeurs héritées de siècles d’oppression ?… Nous n’avions que vingt ans, nous étions des enfants, nous manquions d’expérience, mais nous étions des êtres neufs, pas encore abîmés par la résignation et nous portions dans le cœur une immense ambition : Vivre…

(extrait de 68 mon amour)


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