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Même Eichmann n'était pas raciste

:::: Par Yves Cusset | paru le 21/05/2013

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Depuis tout petit, je me demande comment on peut bien être raciste, de la même manière que je me demande comment on peut être chrétien : comment peut-on haïr ou aimer de manière générale et abstraite, et non tel ou tel en particulier... Après avoir relu « Eichmann à Jérusalem » d'Hannah Arendt, j'ai l'impression que son traitement du cas Eichmann, aussi extrême soit-il, nous éclaire néanmoins sur une certaine logique du discours raciste. Eichmann n'est pas un monstre, nous dit-elle, mais un clown, oui un clown, c'est-à-dire quelqu'un dont le discours est tellement insensé qu'il devrait faire rire – et Arendt nous fait sourire, parfois presque rire, avec les propos d'Eichmann – s'il ne cachait une inaccessibilité intellectuelle à l'horreur en tant que telle. Et je me suis dit alors que le racisme en général est caractérisé par quelque chose comme un délire tout à fait clownesque.

Oui, le racisme n'est pas le fait de la haine des autres, ce serait trop simple, et ça nous immuniserait trop vite du risque de l'être, raciste, il suffirait simplement de ne pas être trop énervés. Celui qui est raciste n'a rien contre les autres, les arabes, les juifs, les homosexuels, etc., il fait même tout pour trouver avec eux un terrain d'entente, mais ce sont ces autres qui ne font pas d'effort et qui n'arrivent pas à le comprendre. Le vrai raciste est empli d'amour, il a même trop d'amour à revendre, c'est précisément pour cela qu'il est raciste, il est plein de l'amour chrétien pour son prochain, mais c'est le prochain qui a une fâcheuse tendance, non pas tant à ne pas l'aimer, mais à ne pas comprendre son amour, à le rejeter, trop souvent le prochain se montre distant, lointain, et refuse de se laisser aimer comme il le devrait, dans le respect des normes qui structurent l'amour mutuel. Comment voulez-vous qu'on puisse aimer tranquillement son prochain s'il ne se laisse pas faire ? S'il n'est pas foutu de comprendre que c'est pour le protéger de la misère et de la prostitution qu'on le renvoie dans son pays ? Que c'est pour le protéger contre lui-même et les vilaines influences qu'il subit qu'on lui demande de ne pas arborer de signes d'appartenance religieuse ? Et puis, comme disait très bien Jean-Marie Le Pen, il y a prochain et prochain : il est quand même naturel qu'on préfère son prochain le plus proche aux autres prochains qu'on est tout à fait disposés aussi à aimer mais qui sont un peu plus éloignés, il est normal qu'on préfère son frère à son voisin, le membre de sa communauté à celui d'une autre communauté, son compatriote à un étranger, un être humain à une vermine. D'ailleurs un certain nombre d'éminents nazis se sont émus quand ils ont appris que la solution finale allait s'appliquer aussi aux juifs allemands, vous voyez, ce ne sont vraiment pas des monstres.

Eichmann n'est pas un antisémite, il n'a aucune haine personnelle contre les juifs, ce n'est pas un monstre, c'est donc juste un clown, évoquant sans vergogne tous les efforts qu'il a faits, avant qu'on entre irréversiblement dans l'époque de la « Solution finale », pour favoriser l'émigration des juifs, en particulier d'Autriche, affirmant que son guide spirituel en ce domaine, c'était Theodor Herzl, et son livre de chevet non pas « Mein Kampf » mais « Der Judenstaat », allant jusqu'à évoquer ses « amis » juifs, ceux avec qui il a eu l'occasion de discuter de ces questions, en particulier l 'un de ses juifs préférés, Strofer (comme disait avec bonhommie le sympathique Heinrich Himmler : « Chacun a son juif honnête »), à qui il a eu l'insigne délicatesse de rendre visite à Auschwitz en 1943 (malgré la longueur et la fatigue du voyage), déplorant que son ami ait à travailler dans le camp, et demandant aux autorités compétentes, dans son immense sollicitude, à ce qu'on épargne à Strofer les tâches trop pénibles. Tout ceci parce qu'Eichmann est un être sensible et qu'il a été ému par l'état physique déplorable de son ami, avec qui il a quand même eu le temps d'avoir une conversation « humaine et normale » (sic). Malheureusement, cette petite conversation entre amis n'a pu se reproduire, puisque Strofer est mort quelques jours après, l'ingrat, malgré l'intercession de son ami pour l'aider à supporter plus facilement cette mauvaise passe. Ah si tous les juifs avaient eu la même sensibilité qu'Eichmann, ils l'auraient sans doute ajouté à la liste des justes parmi les nations ! Mais non, plus ingrats que Strofer encore, ils préfèrent l'enlever comme un malotru et le juger comme un criminel !

 C'est dans cette absurde clownerie – qui pourrait presque faire rire si elle ne se déroulait sur fond d'horreur abyssale – que réside la logique aussi absurde qu'imparable du vrai discours raciste ou antisémite. C'est ce qu'a bien vu notre ami Desproges, dont les mots utilisés dans son sketch « Les Juifs » (qui, est-il nécessaire de le préciser, est aussi peu un sketch sur les juifs que « Les étrangers sont nuls » est un texte sur les étrangers, mais il s'agit dans les deux cas d'une déconstruction humoristique de la logique du discours xénophobe) pourraient presque être mis dans la bouche d'Eichmann, à peu près sous cette forme : je n'ai rien contre les juifs, et puis je suis un homme correct, bien éduqué et sensible, d'ailleurs j'ai des amis juifs – et même les parents de ma belle-soeur !- mais enfin on ne m'enlèvera pas de l'idée que les juifs n'ont pas été sans cacher une certaine hostilité à l'égard du régime nazi pendant la guerre ; il est vrai que les nazis de leur côté ne cachaient pas une certaine antipathie à l'égard des juifs, mais enfin ce n'était quand même pas une raison pour être aussi suffisants et ingrats avec les nazis, pour ne pas reconnaître la sollicitude avec laquelle ils ont tout fait pour trouver une solution acceptable par tous les intéressés, en évitant les souffrances inutiles (jusqu'à la fin de la guerre, il y a toujours eu cette instruction des plus hautes instances nazies dans le « traitement » du problème juif : « Eviter les souffrances inutiles »!); après, il ne faut pas s'étonner qu'on soit contraint de recourir à des solutions plus radicales...

Voilà ce qui, en tout lieu, reste vraiment désarçonnant dans le racisme : non sa haine, assez rarement exprimée ou assumée, mais son innocence, si clownesque qu'elle ne donne même pas de prise à la haine et au dégoût.


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