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Dora après Dora Transmission de la Mémoire et création artistique

:::: Par Jean-Pierre Thiercelin | paru le 01/04/2013

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« Mémoires de nos pères »


Ce n’est pas hasard si je souhaite placer cette contribution sous un exergue emprunté au titre d’un film récent de Clint Eastwood. Celui qui avait incarné, comme acteur, un vrai cinéma populaire s’est confirmé, au fil du temps, comme un de nos plus grands réalisateurs, exigeant et toujours renouvelé, à la fois sensible dans la peinture de l’âme humaine et impitoyable sur nos mensonges, y compris ceux de la Mémoire, comme dans ce terrible diptyque sur la seconde guerre mondiale.

Parler de Dora et de sa mémoire, c’est aussi, bien sûr, parler, dans un sens plus large, de la Mémoire de la Déportation dont on ne peut la dissocier.

Dora après Dora, l’indicible après l’innommable, c’est le cheminement de la conscience après le cataclysme. C’est aussi, au-delà des témoins, l’apparition de nouvelles générations successives, d’enfants, de petits-enfants, d’arrières petits-enfants qui sont autant de nouvelles consciences, curieuses, inquiètes ou révoltées mais toujours en éveil qui, chacune à leur manière, sculpteront peu à peu ce mot… Mémoire.

« J’ai la mémoire qui flanche…» chantait, dans les années soixante, Jeanne Moreau aux adolescents que nous étions… Et nous avons, à notre tour, beaucoup fredonné cette chanson !… 1968 allait pointer son nez gourmand de senteurs nouvelles dans ces temps qui, à première vue, semblaient se soucier plus de vie immédiate que de Mémoire. L’avenir était à nous et tout pouvait changer !...

Mais, n’en déplaise aux médias toujours avides de raccourcis et de simplifications abusives, la radicalité des engagements politiques de cette époque nous rappelle cependant que si la jeunesse avait soif de vie et de changement, elle n’en était pas amnésique pour autant. Les combats politiques comme les utopies s’ancraient (même dans la révolte) sur un terreau de luttes encore récentes et sur les bouleversements d’une guerre mondiale achevée vingt ans plus tôt.


En dépit de son peu d’intérêt pour les cérémonies militaires (au fait, pourquoi toujours militaires ?) avec drapeau et clairon, destinées à faire croire que le pays n’était peuplé que de héros résistants, cette génération, née après le déluge, que nous pourrons appeler celle des témoins de témoins, s’est vite trouvée dans le questionnement perplexe de cette période terrible. Epoque qui leur semblait à la fois lointaine, puisque avant leur naissance (ce que Jean Delay appelle « l’avant mémoire ») et proche, puisque correspondant à la jeunesse de leurs parents. Ces parents qui ne se voyaient pas encore en témoins, étaient à ce moment trop occupés à survivre, à vivre et à tenter de se reconstruire. Ils ne s’en sont pas toujours rendu compte mais c’est souvent le questionnement inlassable de leurs enfants qui, telle Eurydice, les ont poussé à se retourner vers le miroir de leur enfer passé et à employer, pour la première fois, ce mot de Mémoire qu’ils répèteront ensuite jusqu’à la limite de leur force et de leur vie, dans un témoignage de plus en plus intense auprès des générations suivantes.

Pour revenir aux années soixante, il y avait une autre chanson : « Nuit et Brouillard » de Jean Ferrat. Une des premières et des rares chansons à parler de la Déportation. En cette époque rock/twist, dite « Yéyé », où l’on écoutait « Salut les copains » l’oreille rivée au transistor, Jean Ferrat chantait : « Je twisterai les mots s’il fallait les twister / Pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez ». Et nous avons tous chanté cette chanson !… Aujourd’hui le twist fait partie des monuments historiques mais il suffirait de mettre le mot rap ou slam à la place pour que la résonnance se fasse. Pour cette génération de l’après-guerre dont les parents avaient été muets, c’était souvent la première fois qu’ils entendaient parler de ce qu’avait été la Déportation par le miracle de la musique et de la parole d’un poète.

C’est ainsi que la Mémoire s’est mise à chanter … Nous pouvions commencer à poser (ou à nous poser) des questions et interroger ces témoins qui étaient encore jeunes et qui allaient bientôt, peut-être, commencer à parler…

Pourtant, dans ces mêmes années, un écrivain français, Romain Gary, avait publié un des tous premiers romans évoquant ce que l’on n’appelait pas encore la Shoah : « La danse de Gengis Cohn ». Romain Gary décidait alors de se souvenir de ses origines juives et de sa famille disparue dans les massacres d’Europe de l’est. Mais au récit et à l’émotion, il préfère la fiction, l’humour et la dérision. Au moment d’être exécuté avec les siens, au bord d’une fosse, son personnage, un comique juif du nom de Gengis Cohn, saute dans le subconscient du commandant SS qui commande l’exécution. Vingt ans après, ce Dibbuk est toujours là, à hanter l’âme de l’ancien SS devenu respectable commissaire de police d’Allemagne fédérale… Le style diabolique de Gary déclenche le rire du lecteur sans que cela n’enlève rien à la conscience du tragique qui sous-tend le récit. A l’époque les Anglo-Saxons (en particulier aux Etats-Unis), sauront apprécier ce livre que les Français ignorèrent et qu’ils ont la chance d’avoir encore à découvrir… Ainsi la Mémoire pouvait s’écrire et se conjuguer sur tous les modes…

J’ignorai que quarante ans plus tard je tenterai d’adapter au théâtre ce roman que je ne connaissais pas encore mais le temps de s’autoriser à penser à la fiction n’était pas encore venu… Les témoignages publiés à chaud après la guerre étaient pudiquement mis de côté pour ne pas gêner les trente glorieuses dans leur course éperdue vers on ne sait quel idéal illusoire de progrès. Seuls quelques grands livres résistaient, tels Si c’est un homme de Primo Lévi, ou L’Espèce Humaine de Robert Antelme, du moins pour les initiés.

Seul un film avait fait son chemin et rempli sa mission, ce fut Nuit et Brouillard d’Alain Resnais que des milliers de lycéens purent voir au ciné-club de leur lycée, en dépit d’une censure gouvernementale pour la diffusion en salle, qui avec le recul du temps paraît incroyablement consternante et désespérante. Plus que de Mémoire, l’époque se souciait, avant tout, de tourner la page…

La Mémoire juive, complètement occultée jusqu’au procès Eichmann et au livre d’Hannah Arendt « Eichmann à Jérusalem », ne commença à s’autoriser droit de cité qu’après deux décennies. Ce fut curieusement un téléfilm américain, diffusé, très largement, en feuilleton, qui y contribua : Holocauste. Le film n’était pas bon, loin de là, mais de ce fait, vers la fin des années soixante-dix, la fiction commençait à remplir son office.

De même que, pour des milliers d’oreilles, le mot « Holocauste » fut entendu pour la première fois à l’occasion de ce téléfilm, c’est un film documentaire qui fit connaître le mot « Shoah », que bien peu de gens connaissaient. Je veux parler de l’œuvre cinématographique incontournable de Claude Lanzmann, une œuvre qui a définitivement changé notre regard et notre approche de la Mémoire : Shoah. Comme dit le dramaturge Jean-Claude Grumberg, « avant d’être baptisé « Shoa », « ça » n’avait pas de nom » !...

Un peu avant, au cœur de ces années qui marquèrent la première évolution de notre regard mémoriel, un autre grand film documentaire avait été interdit en France : Le Chagrin et la pitié de Marcel Ophüls. Ce film, fait de longs entretiens avec des témoins de tous bords, montrait clairement que la France n’avait pas été un pays peuplé uniquement de grands résistants, face au seul ennemi allemand. Ces grands films changèrent indéniablement notre regard collectif qui gagna, de ce fait, en exigence et en lucidité. Ainsi, au-delà du noir et du blanc, la Mémoire pouvait avoir des zones grises… Elle pouvait aussi s’enrichir en devenant complexe…

Parallèlement, en Allemagne, le regard neuf et impertinent du jeune cinéma allemand qui n’hésitait pas à demander des comptes radicalement, avec Fassbinder, Herzog ou Shlöndorff, contribua à nous aider dans notre quête de lucidité. Puis, à partir des années quatre-vingts d’autres œuvres de fiction virent le jour en France. Citons pour exemple deux films importants de Louis Malle, Lacombe Lucien et Au revoir les enfants qui pourraient être deux regards sur un même drame, celui de l’occupation, de la collaboration et de l’interrogation infinie sur les désastres du libre arbitre lié à la face la plus sombre de l’âme humaine. Il est à noter que le scénario de Lacombe Lucien est de Patrick Modiano, un de nos plus grands écrivains contemporains qui ne cesse depuis plus de quarante ans de se poser cette même lancinante question.

Au théâtre, des voix avaient aussi commencé à s’élever et à tracer la voie. Nous citerons parmi les plus significatifs des grands aînés : Thomas Bernhard, en Autriche d’abord, dont il se plait à être la mauvaise conscience, mais aussi en France et dans de nombreux pays d’Europe où il ne cesse d’être joué ; Rolf Hochhuth son contemporain allemand dont la pièce Le Vicaire, sur le rôle de Pie XII face à l’extermination des juifs fut joué dans le monde entier ; et en France, Jean-Claude Grumberg (par ailleurs également scénariste) qui, depuis l’Atelier, son premier grand succès, réussit, sur ce même sujet tragique à construire une œuvre théâtrale d’où le rire du public est loin d’être exempt.

On ne peut quitter cette période sans évoquer le personnage de Charlotte Delbo, résistante déportée à Ravensbrück mais aussi femme de théâtre et secrétaire de Louis Jouvet. Son œuvre est unique, en particulier sa trilogie Auschwitz et après, souvent lue et adaptée pour la scène. Au-delà du témoignage, son écriture est un hymne à la vie où la survie est transcendée par l’imaginaire et la création. Ainsi dans Spectres, mes compagnons, elle raconte son dialogue avec Alceste, le Misanthrope de Molière, dans le wagon qui l’emmène vers les camps car seuls les personnages de théâtre répondaient à sa sollicitation…

Et le temps, impitoyable, continua son chemin et l’on a pu entendre au tournant du siècle, l’écrivain Jorge Semprun, auteur du remarquable livre sur la possibilité / impossibilité d’écrire l’expérience concentrationnaire L’Ecriture ou la vie, dire au cours d’un colloque sur la Mémoire, ce qu’il ne cesse de redire depuis : « Nous sommes à la veille de la disparition de tous les témoins de cette période tragique de notre Histoire. Tant que nous le pourrons, nous témoignerons mais lorsque nous aurons disparu la parole sera alors aux historiens, aux artistes et aux créateurs de fiction. Ce sera à eux de continuer… ». Certains Déportés, également grands auteurs, venaient d’ouvrir la voie. Je pense, entre autres à Boris Pahor qui a su lier à l’originalité d’une oeuvre de témoignage, le talent d’un très grand romancier et, bien sûr à Imre Kertész qui a reçu depuis le prix Nobel. Ces livres ont beaucoup compté pour notre génération.

Nous ignorons si Roberto Benigni avait entendu Jorge Semprun mais c’est à ce moment qu’il réalisa son film « La vita é bella ». Œuvre magnifique qui osait aborder la mémoire de la plus grande horreur du siècle par la fable, la poésie, l’humour et le rire. En reprenant la tradition de l’humour juif « très téméraire à cet égard », Benigni pense « qu’on peut faire rire sans blesser personne, parce que le rire nous sauve ». La première partie du film commence comme un conte de fée dont la toile de fond est l’absurde réalité de la bêtise du régime fasciste italien. Dans la deuxième partie qui nous confronte avec la réalité du camp, le regard du spectateur rejoint celui de l’enfant et « l’horreur du camp de concentration est si grande qu’elle semble feinte ».

Le film rencontra un très grand succès. Les critiques négatives vinrent surtout de gens qui décidèrent de juger et rejeter le film sans l’avoir vu ou de prétendues « autorités de la Mémoire » qui n’oublient qu’une chose : l’humour des Déportés et des survivants qui ne manque jamais de percer dans les récits les plus terribles. L’humour, et parfois le rire, des détenus entre eux, qui leur a souvent, de leur propre aveu, permis de survivre. Ils l’ont souvent dit avant Benigni : « Le rire nous sauve ».

Mon père a été déporté. Déporté politique au camp de Dora où nous nous trouvons aujourd’hui et où certains de ces compagnons sont dans cette salle. Il connut, avec vous, l’enfer de ce qui fut le dernier grand camp, le camp des armes secrètes d’Hitler crée en Août 43 et dont le bilan s’est soldé par 25 000 morts. Mon père a eu la chance de survivre et de revenir. Ainsi celui qui écrit ces lignes est le « bébé » du retour…

Comme presque tous les Déportés, il ne parla pas à l’enfant que je fus. Il fallu attendre l’adolescence puis l’âge adulte pour qu’il consente à me parler par bribes de son « indicible histoire ». Comme beaucoup de ses camarades, ce n’est qu’à l’approche de la vieillesse qu’il décida de témoigner auprès des jeunes générations avant qu’il ne soit trop tard. Il n’a jamais pu regarder un film qui traitait de la Déportation, de la Résistance ou même de la guerre. Il craignait trop les cauchemars qui ne manqueraient pas de s’ensuivre. Quand « La vita é bella » fut diffusé à la télévision sous le titre « La vie est belle », il refusa tout net de le regarder. Il l’enregistra cependant pour ses petits enfants. Quelques mois plus tard, il vint me dire qu’il venait de visionner un film formidable… C’était le film de Benigni. « Ce type a tout compris », me dit-il. « Il a tout compris parce qu’il traite de la folie qui est au cœur de cette horreur. Et si l’on oublie de parler de la folie on ne peut rien comprendre à cette histoire. »

Mon père s’éteignait peu de temps après, me laissant, en plus du chagrin, le poids d’une Mémoire qui n’était pas la mienne mais dont je me sentais, en quelque sorte, responsable. C’est alors que les mots de Semprun me revinrent à l’esprit… Je n’étais pas témoin (juste témoin de témoin…), ni historien mais j’étais homme de théâtre et auteur de théâtre. Et c’est à ce moment que je ressentis la nécessité de raconter sur une scène de théâtre cette histoire impossible à raconter.

En partant de l’itinéraire de mon père, je pouvais traiter de la Déportation dans son ensemble. En parlant de Dora, à la fois camp de concentration et usine modèle où se fabriquait des missiles, je pouvais parler de la science et de l’éthique, car le jeune et brillant ingénieur du nom de Wernher von Braun qui dirigeait cette usine devint, après la guerre, le père de la conquête spatiale américaine jusqu’à l’arrivée du premier homme sur la lune !... Ce qui explique, sans doute, « l’amnésie » générale concernant ce camp volontairement « oublié » durant de nombreuses décennies.

En partant du regard sceptique des enfants de Déportés (à commencer par le mien !) sur les commémorations avec sonneries militaires et gerbes, je pouvais parler de la transmission de la Mémoire. Il était temps d’écrire De l’enfer à la lune… Sur un plateau de théâtre désert quatre anciens Déportés attendent l’heure de la cérémonie… Ils sont rejoints par deux de leurs enfants qui ne goûtent guère ce genre de rituel. Mais comment raconter cette histoire « indicible » ?... Peut-être en partant d’un souvenir d’enfant, un arbre de Noël qui devient le sapin planté sur la place d’appel de Dora le 24 décembre 1944… Loin de tout réalisme, le ton est donné pour jouer sous le double regard des témoins et des enfants, une fable qui évoque par la magie du théâtre, du cirque et du music-hall, le cynisme d’un mal toujours prêt à resurgir. La pièce a été publiée et jouée avec succès et je n’oublie pas que nous avons eu l’honneur et la grande émotion de la jouer ici, au théâtre de Nordhausen, lors des célébrations du soixantième anniversaire de la libération des camps de concentrations.

Certains passages de la pièce furent ensuite tournés devant la caméra et intégrés par Bruno Favard dans un documentaire diffusé sur Arte qui devait garder le titre de De l’enfer à la lune mais s’appela finalement Les origines secrète de l’aventure spatiale européenne. Dans ce film, la fiction côtoie la parole de scientifiques, d’historiens comme Jens Wagner ou Yves Le Maner et de grands témoins comme Jacques Brun et Bernard d’Astorg aux côtés du témoin / historien par excellence du camp de Dora qu’est André sellier auteur du livre incontournable Histoire du camp de Dora.

Qu’il me soit permis d’en profiter pour rendre hommage à ces hommes qui par leurs écrits contribuèrent à extirper Dora de la gangue de l’oubli dans laquelle on l’avait (plutôt plus que moins !), volontairement oublié. Je veux citer au moins les noms (j’en oublierai peut-être d’autres) de Jean Michel, Max Dutilleux, Yves Béon, Jean Mialet dont les travaux et les ouvrages ouvrirent la route du livre/somme d’André Sellier. C’est grâce à eux qu’il m’a été possible d’écrire une pièce de théâtre, comme il sera possible d’écrire demain d’autres œuvres de fiction, sur Dora. Qu’il me soit permis de dire également que cette pièce a vu le jour grâce à la volonté d’un homme qui a cru dès le début à la transmission de la Mémoire aux nouvelles générations et aux vertus de la fiction, en entraînant dans son sillage nombre de ses camarades, je veux parler de Jacques Brun.

Autour de l’histoire de Dora, une pièce de Julia Pascal avait été jouée à Londres au début des années 2000. Son titre Woman in the moon, reprenait le titre du film muet de Fritz Lang pour lequel les scientifiques allemand d’entre les deux guerres avaient travaillé. La pièce fonctionnait comme un puzzle de tableaux alternant entre l’horreur concentrationnaire et le jeune et ambitieux von Braun.

Et puis, il y a deux ans, au Luxembourg, lors d’une table ronde sur la transmission de la Mémoire par le théâtre, organisée en présence de Déportés survivants, De l’enfer à la lune eut l’occasion de rencontrer Zipf.

Zipf est une pièce du grand (et jeune) dramaturge autrichien Franzobel sur le camp de Zipf. A Zipf, Kommando de Mauthausen, une brasserie (« Zipfer bier ! ») servait de couverture à un camp de concentration où l’on fabriquait et testait dans les galeries souterraines, des réacteurs de V2. Le brillant von Braun y est venu régulièrement et l’on sait que même au temps de sa gloire américaine, il se souvenait avec émotion de la bonne Zipfer bier !... L’histoire Zipf rejoint ainsi celle de Dora.

On a souvent dit qu’en Autriche la Mémoire avait eu du mal à resurgir mais quand un auteur comme Franzobel et le Theater Ausruck s’en emparent, cela tient plutôt du feu d’artifice que de la lettre confidentielle !… Ils ont commencé par mettre en scène des commémorations en mêlant acteurs et témoins puis organisé un bal de la Mémoire où les témoins de tous bords et leurs descendants étaient invités… La pièce de Franzobel traite l’Histoire sur le mode épique, un peu à la manière d’un Brecht contemporain avec beaucoup de scènes rappelant le cabaret autrichien. Le spectacle se joue devant les restes d’un immense bunker devant un millier de spectateurs. Autour des acteurs professionnels qui jouent les rôles principaux, un grand nombre de figurants jouent, dans de grands mouvements de vagues humaines, la foule des Déportés ou les régiments de SS. A première vue la mise en scène rappelle les grands spectacles populaires plus proches du « Son et Lumières » que de l’écriture dramatique. Mais ce choix n’est pas innocent. Le but de l’auteur et des créateurs semble d’utiliser un mode d’expression très populaire pour mieux le dynamiter de l’intérieur par la violence et la vérité du propos. Car il est capital, en ce domaine, d’être toujours d’une rigoureuse exactitude historique sur le fond, pour mieux jouer de la forme, au risque de l’irrespect, pour atteindre l’essentiel. Libre ensuite au créateur d’inventer des formes, des résonances, des équivalences. L’important étant qu’elles parlent à un public d’aujourd’hui. Les Déportés présents à cette table ronde en étaient pleinement d’accord.

C’est en cela que le théâtre est passionnant. Il peut garder une distance poétique propre à faire fonctionner l’imagination du spectateur, en phase avec la parole de l’acteur, face à un bout de fil de fer barbelé posé sur le plateau dans le faisceau d’un projecteur... Simple moyen de pressentir ou d’atteindre l’essence des choses, là où un téléfilm réaliste ou un film hollywoodien, friands de surcharges émotionnelles et obsédés par l’idée de tout montrer, risquent d’atteindre l’effet contraire. D’où l’interrogation que l’on peut avoir sur des films comme La liste de Schindler ou, très récemment en France, La rafle où rien ne nous est épargné et où le producteur peut se vanter d’avoir eu autant de figurants que de raflés !... A cette démonstration frisant parfois l’indécence, nous préférons la conscience d’un Polanski dans Le pianiste ou, il y a peu, Liberté de Tony Gatlif, film sur les tziganes sous l’occupation, qui tout en disant les choses avec pudeur sur un mode allusif, reste, avant tout un hymne à la liberté.

Camille de Toledo, auteur d’un superbe essai sur la Mémoire paru récemment, Le hêtre et le bouleau, dit que ce qui transmet le vide vaut et que ce qui transmet le plein ne vaut pas. Il se méfie du trop plein. Ainsi au monumental Mémorial de Berlin où la parole se pétrifie dans la pierre, il préfère la solitude d’un cimetière juif abandonné, où seuls chantent les oiseaux pour laisser librement monter l’émotion. Il craint les excès du tourisme mémoriel et qu’on en arrive un jour, dans une mécanique de l’envoûtement, à la création de parc à thèmes de l’horreur et à des sthetels reconstitués façon Disney…

Les désirs de fixation de la Mémoire (accolés parfois aux mots « devoir de… » ou « travail de… ») ne sont pas sans risques. Jens Wagner, directeur du Mémorial de Dora le sait. La préservation d’un tel site (entre les restes du camp et la présence/choc du tunnel) a ses limites et impose une grande rigueur. Et face au risque d’une curiosité sensationnelle, il faut laisser aux traces le soin de répondre par l’émotion, la pudeur et la réflexion, sans oublier les points de suspensions… Jean-Pierre Cannet, auteur de théâtre et romancier dit que la Mémoire est comme les « pas japonais ». Ces « pas » sont des pierres où poser le pied mais entre chaque pierre, il n’y a rien… Et il nous faut accepter l’évidence de l’absence et le vertige du vide.

Alors, reprenant le titre du dernier livre de Jorge Semprun, faut-il laisser « les tombes au creux des nuages ?... » Qui sait… D’autant que la citation est emprunté au poète Paul Celan : « alors vous montez en fumée dans les airs / alors vous avez une tombe au creux des nuages / on n’y est pas couché à l’étroit… ».

Et pour que les derniers mots soient aux poètes, je ne voudrais pas vous quitter sans semer à tous vent, telle la fleur du petit Larousse, quelques noms parmi d’autres qui continueront à germer dans les consciences… tels Stéphane Hessel, résistant déporté à Dora, funambule et poète de la dignité humaine universelle… Semprun, Celan, Kertèsz, Pahor, Zoran Music… Mais aussi aujourd’hui et demain, Grumberg, Daeninckx, Fleischer, Haenel, Jonasz, Franzobel, Pressmann, Dugowson, Cannet, Toledo, Tullat, Lescot… et bien d’autres… et bien d’autres encore…

Je ne voudrais pas vous quitter sans vous rappeler qu’aujourd’hui, en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Italie et dans toute l’Europe, des créateurs, plasticiens, musiciens, réalisateurs, dramaturges de toutes générations mais dont beaucoup n’ont pas trente ans restent « fascinés et torturés par cette immense béance et cette absence de réponse » (pour reprendre les mots de Jean-Pierre Cannet) à ce « comment a-t-on pu ?... ». Alors, faute de réponse, ils continuent à questionner inlassablement avec de la glaise, de la pellicule, des crayons, des pinceaux, des notes de musique et des mots… Des mots qu’un soir, un acteur viendra jeter pour vous à la face de l’univers sur le plus grand théâtre du monde.


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