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La méduse

:::: Par Philippe Alkemade | paru le 11/03/2013

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Bruit du ressac.

Elle s’appelle Ophélie. Peut-être. Étalant ses longs cheveux, voluptueusement, elle danse. Depuis longtemps elle danse. Dans l’onde translucide. Sa chevelure scintillant dans la nuit, au milieu des éclats de lune. Mais il s’agit là d’une danse macabre. Et elle ne le sait pas encore.

Bruit de la ville.

Monsieur Bee vit autre part, dans une ville, une grande ville. Qu’il voudrait quitter. Parce que dans sa tête, monsieur Bee est ailleurs. Il l’a toujours été, ailleurs… Son chef de service le lui dit souvent : « Monsieur Bee, vous êtes ailleurs ! ». Mais bon, il prend sur lui, il ne dit rien, il s’agit de son chef de service… Et puis, il n’a pas le temps de se soucier de ce genre de remarques, il a d’autres chats à fouetter monsieur Bee… Monsieur Bee rêve.

Bruit du ressac

Bientôt, le long soupir d’une vague déposera Ophélie exactement à cet endroit où la mer se mélange à la terre. Et ce sera, pour elle, le temps de se rappeler. Ces instants d’avant, où, dans les abysses du grand océan, elle était immortelle. Puis, en remontant plus avant encore dans sa mémoire, elle se souviendra de ce temps où elle était une autre. Telle cette femme à la chevelure serpent croisée un jour dans un bestiaire mythologique. Mais n’anticipons pas, pour l’instant, elle danse. Elle danse en attendant. L’homme qui la sauvera de sa prochaine agonie…

Bruit de pas dans la ville.

Pendant ce temps, monsieur Bee rêve. De vacances. D’échappée belle. De ciel bleu. D’une plage. Mais pas n’importe qu’elle plage. Celle à l’endroit exact où la mer se mélange à la terre. De son avis, il n’y a qu’un seul lieu au monde comme cela. Il se situe sur une île, tout au bout de la terre, vers le grand nord-ouest. Il l’a souvent vu sur les cartes postales que sa voisine reçoit en hiver…

Bruit du ressac.

Ainsi Ophélie danse, danse dans l’attente incertaine de la visite d’un sauveur providentiel.

Bruit de pas dans la ville.

Ainsi aussi, monsieur Bee rêve, rêve d’un voyage, d’un long voyage. Des semaines. Des mois. Sur les routes. Traversant campagnes, forêts, rivières, villes et villages, bras de mer et estuaires… Pour rejoindre cette plage.

Bruit du vent.

Nous y voilà… Une vague a délicatement déposé Ophélie sur le sable. Quelque part dans le grand nord-ouest. Tel un soleil s’échouant sur l’horizon, elle s’éteint en beauté.

Bruit de circulation.

Monsieur Bee a pris une décision. Il voit défiler les arbres, les prés, ces petits tirets blanc qui forment sur les routes une longue ligne de vie à venir tout au long d’un voyage… Il est en chemin pour la plage de ses rêves.

Bruit du vent.

Ophélie s’impatiente. Car personne ne vient. Les crabes grimaçant. Le sel amer. Le sable grinçant. Et dans le ciel, le soleil cuisant. Dans cette urgence, elle oublie de se souvenir. Voilà qui est navrant, et fait paraître le temps encore plus long…

Bruit du ressac.

 « Nous y sommes ! » s’écrie monsieur Bee. « J’en ai tellement rêvé… » rajoute-t-il satisfait de lui. Consciencieusement, il sort de son sac de plage une grande serviette vert pomme qu’il étale sur le sable. Il s’y assoit. Il dépose délicatement une grosse goutte de crème solaire dans la paume de sa main puis l’étale généreusement sur ses jambes, ses bras, son ventre, le dos difficile d’accès, et le visage, ne pas oublier les deux oreilles… Il se tartine, il se tartine… Sans remarquer Ophélie agonisant à dix pieds de lui. Ophélie…

Bruit du vent.

Ophélie qui semble désespérer. Quatre heures que monsieur Bee est là. Se tournant et se retournant au gré de la cuisson de sa peau qu’il veut dorée à souhait. Pauvre Ophélie ! Pourtant, dans sa pupille gigantesque, un faible espoir luit. Peut-être qu’à la prochaine marée, il l’aidera à repartir dans un nouvel élan de vie. Qui sait ?

Bruit du ressac.

Enfin ! Monsieur Bee s’est levé. Il a aperçu Ophélie gisant sur le sable.

Bruit du vent.

Ophélie, elle, songe : « Il faut si peu pour se sortir de l’enlisement. Je n’ai sans doute pas fini ma vie. Regardons la situation en face, qu’avons-nous ? La plage. Les pas de monsieur Bee qu’une vague efface. Encore un tout petit effort ! Nous y sommes presque…

Bruit du ressac.

Il n’y a pas de place pour les regrets d’Ophélie dans cet océan de sable. Cela fait plus de mille fois qu’elle a pensé mourir sur une plage. Et toujours, une autre vague l’a enlevée à son sort. Pour sûr, bientôt elle dansera à nouveau dans le ressac. Et par ses baisers mortels, elle enlacera encore notre regard. Que le soleil soit bas, qu’il soit haut, jaune pâle ou brillant de mille éclats, la marée est toujours à l’heure.

« S’il pouvait seulement me dire quelque chose… Une phrase. Une phrase qui ne connaitra pas l’essoufflement. » murmure-t-elle.

« C’est un miracle ! » dit monsieur Bee. De cela aussi j’en rêvais…

« Que veux-tu dire ? » demande Ophélie.

« C’est un miracle ! Un miracle que tu sois là au rendez-vous. Moi qui viens de si loin… » renchérit-il.

Et, armé d’une pelle en plastique, monsieur Bee tranche dans le vif d’Ophélie. Un coup, deux coups, d’autres encore. En un instant, il vient de couper court à tous ses espoirs !

Bruit du vent.

La prochaine fois que tu croiseras une méduse sur la plage, arrête-toi et regarde-la. La prochaine fois que tu croiseras une méduse sur la plage, rappelles-toi de monsieur Bee. La prochaine fois que tu croiseras une méduse sur la plage, méfie-toi de toi. La prochaine fois que tu croiseras une méduse sur la plage, surtout, ne la découpe pas.


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