Mardi 18 juin 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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Un texte d'Omarou Boukary

:::: Par la rédaction | paru le 11/03/2013

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Un texte de Omarou Boukary dit Béto en hommage à Alfred Dogbé
 
Un jour, j’entends une voix d’homme dans mon dos.
 
- Alors petit, tu reviens de l’école ?
- Oui.
- Tu es en quelle classe, jeune homme ?
- CE2 monsieur. CE2 B.
- C’est bien, ça. Qu’est-ce que tu veux devenir plus tard ?
- Je veux être un boutiquier, monsieur.
- Un boutiquier ?...Ce n’est pas un métier ça ! Pourquoi boutiquier ?
- Pour ne plus avoir faim, monsieur.
- Ah, oui ! On n’a pas faim quand on est boutiquier ?
- Oui, monsieur. Le boutiquier de mon quartier, il a tout dans sa boutique. Du riz. Du haricot. Du mil. Du lait. Des macaronis. Des biscuits…des…des…
- Petit !...Petit ?!...Ça va comme ça.
- Excusez-moi monsieur.
- Ce n’est pas grave. Dis-moi…
- Oui ?
- Tu aimes lire ?
- Ah, ça oui. J’aime lire. Je lis tout. Les panneaux publicitaires. Les emballages des bonbons. Les immatriculations des voitures. Les livres que notre maîtresse ouvre devant nous en classe… Regardez ! Sur votre T-shirt. Là ! C’est écrit…C’est écrit…Louwisse arme estorongue. Ça veut dire quoi monsieur ?
- C’est le nom de quelqu’un.
- C’est qui ?
- C’est le premier homme à marcher sur la lune.
- Waïïïï !...Il a dû marcher longtemps lui!
- Non ! Mais non petit...Il est entré dans ce qu’on appelle….Laisse tomber. Attends-moi, j’arrive.
Quelques minutes plus tard, il est revenu avec un livre.
- Tiens, je t’en fais cadeau. Tu prends aussi ce billet de 500f. Tu as de quoi t’acheter du riz et du haricot pendant 10 jours. Reviens me voir quand tu auras fini de lire. Tu prends soin de noter sur une feuille tous les mots que tu ne connais pas.
- D’accord, monsieur.
- Tu t’appelles comment ?
- Dogo, monsieur. Dogo Tchoukalel Karadjé Didowel Férémoune.
- Eh ben, tu as un bien long nom, pour un petit de ta taille.
-Je sais, c’est ma grand-mère qui m’appelle comme ça.
-Moi, je retiens Dogo, le reste est trop compliqué pour moi.
- D’accord, monsieur.
- Appelle-moi Omer. Je m’appelle Omer.
- Au revoir, monsieur Omer.
J’ai quitté la maison. Je serrais sur ma poitrine mon premier roman :
L’enfant noir de Camara Laye. Et dans la petite paume de ma main gauche mon premier billet de 500f.
 
Alfred, c'est comme ça que je t'ai connu.
 
C’est le début d’une longue histoire. Omer et Dogo ne se quitteront plus. Ce serait plus juste de dire que Dogo ne
quittera plus Omer. Des années plus tard. Nous sommes toujours là, Omer et Dogo. J’ai grandi à côté de lui. Il a vieilli à côté de moi.
Malgré la maladie nous continuons à inventer une nouvelle façon de faire. De voir. Dans le silence de ta maisonnée. Des nuits entières.
Des nuits que seul le robinet qui goutte vient perturber. Combien de bébés avons-nous conçu, toi et moi. Certains sont nés. D’autres verront le jour.
Omer ! Nous avons fait le même rêve dans le lit du théâtre. Et tu n’es plus là. Aujourd’hui, je me sens amputé de toi. Un jour entre deux enseignements et saisi par une toux violente, tu m’as dit: « J’apprends à mourir. » Le savais-tu ou était-ce une sorte de prémonition ? Quoi qu’il en soit, tu es parti. Et ici il me plait de citer Gaudé : « Derniers instants de vie. Nous vivions dans l’ignorance de notre mort. Si nous avions su. Nous nous serions dit adieu. Etrange chose que de mourir sans le savoir. »
Pourquoi le fruit vert tombe t-il avant le fruit mûr ? Ont dit tes aînés. J’avoue que moi non plus je ne comprends pas. Tu n’as pas cessé de m’enseigner. De notre première rencontre autour de Louis Armstrong à ton départ. Mais ça, tu ne me l’as pas enseigné. Tu m’as dit un jour, « Dogo, je ne te donne que des clés. Je te donne la clé et je te montre la serrure. Ensuite c’est à toi de décider si tu veux ouvrir la porte ou pas. »
Quand je regarde le chemin qui reste, je me dis que tu ne m’as pas donné toutes les clés. Tu ne m’as pas tout dit.
Tu es parti, Omer.
Pas comme n’importe qui. Non. Mais comme un frère. Un vrai.
Tu es parti le sourire au cœur et la paix dans l’âme.
Tu es parti au bout de ton sommeil sans souffrance aucune.
Et beau en plus ! Bien en cravate. Alors que même le président Chirac n’a pas pu te faire porter une cravate !
C’est absurde!
Sache aussi que le quartier a été inondé cette année. Oui encore.
Mais cette fois ci c’est pire. C’est tout Banguisto qui est effacé. Mais ne t’inquiète pas ta maison est debout.
L’eau est arrivée juste au mur. Parce que ta maison est en hauteur, elle. 
Je suis là. Debout !
Nous sommes là. Debout !
Nous sommes tous là. Debout ! Eric, Bill, Sarah, Charline, Adama, Ackar, Aminatou, Rimka, Nicolas, Yves, Jean François, Monique, Elisabeth, Cheick, Léonard, Delphine, Daniel, Nathalie Pousset…
Nous sommes tous là, debout !
Pour tout ce que tu aurais voulu dire.
Pour toutes les lignes que tu aurais voulu écrire.
Pour tous ces sourires que tu aurais voulus donnés.
Nous sommes là.
Nous sommes là pour que rien de tout cela ne s’estompe.
Et ce cri d’amour pour le travail et le combat, trouvera son écho en chacun de nous.
En chaque artiste du Sahel. Pour que le théâtre de chez nous quitte les nattes. Pour que notre théâtre nourrisse l’artiste.
Afin que nous soyons les personnages principaux de notre propre histoire.
N'fo, tu as fais!
N'fo, tu as partagé!
N'fo, tu as donné! Et tu mérites la douce solitude de la tombe.
Emergences est prévu du 03 au 06 avril prochain.
Je reviendrai sur les détails dans ma prochaine lettre.
Repose toi en paix!!!
 
 
Ton frère et fils Béto.
 


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