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À pleine bouche

:::: Par Benoît Fourchard | paru le 24/01/2013

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 De toute sa hauteur, un mètre vingt-cinq à tout casser, l’enfant observe. Il est intrigué. Avec les mouvements du bus, les corps des adultes se déplacent légèrement et lui dégagent son champ de vision. Le bus est bondé et c’est par intermittence qu’il peut voir les deux filles. À quelques mètres. Les mains se tiennent se prennent se convulsent, les regards s’égarent, les bouches s’entrouvrent et tremblent un peu, s’approchent et se touchent. L’enfant a un sourire.

Elles sont très jeunes, seize dix-sept ans. Des lycéennes.

 

Les lèvres qui s’effleurent deviennent baiser à pleine bouche. Mélange de fougue et de provocation. Et d’excitation aussi. Forcément. La brune un peu ronde aux cheveux courts avec juste une mèche blonde qui descend le long de l’épaule a l’arrogance d’une sortie récente de l’adolescence. La blonde menue a l’air d’une petite chose fragile. La peau blanche presque transparente est si fine qu’elle pourrait facilement craquer et laisser échapper tout ce qu’elle contient.

 

Autour d’elles, on regarde de biais ou on fait l’indifférent.

Seul l’enfant insiste, sourcil froncé et oeil curieux. La bouche un peu tordue et la paupière à demi-fermée il ausculte.

Dis maman, pourquoi les filles elles ?

Mais la mère ne laisse pas à l’enfant le temps de finir de poser sa question. Elle est occupée. Ses yeux sont fixés sur l’écran de son téléphone portable.

On dévisage pas les gens comme ça et on s’occupe de ses affaires combien de fois faudra que j’te l’répète et puis tu vois bien que j’suis au téléphone.

Le gamin n’insiste pas. Il n’est pas contrariant. Il pose des moitiés de questions et n’attend que des non-réponses. Il sait que ses questions agacent sa mère qui a bien autre chose à faire. On imagine que c’est toujours comme ça, que l’enfant est curieux mais se débrouille tout seul. Il poursuit son observation minutieuse.

À dire vrai, avec ses cheveux longs blonds comme un ange, ce garçon pourrait très bien être une petite fille. Parfois, dans les magasins, quand sa mère l’emmène faire des courses, on lui dit bonjour mademoiselle. Non, non c’est un garçon répond la mère en riant fort. Lui, il ne dit rien.

À côté de l’enfant, un petit monsieur un peu raide, avec un chapeau. Il a l’air très sûr de lui. On pourrait croire qu’il envisage de répondre lui-même à l’enfant. Il ne le connaît pas mais on voit bien qu’il voudrait donner son avis. Sûrement il estime que la réponse de la mère n’est pas suffisante. Ou que cette mère ne sait pas éduquer son enfant correctement. Ou qu’elle pourrait quand même lui faire couper les cheveux. Pourtant il se pince les lèvres et se tait et regarde ailleurs. La dame élégante près de lui, qui est sûrement sa femme, a elle aussi envie de dire quelque chose d’important. Et elle aussi garde ça pour elle.

En fait personne ne prononce le moindre mot dans ce bus matinal. On a bien entendu la demie-question posée par le gosse mais on ne tient pas à donner son avis ni même à prendre parti. On est très serrés. On a un peu trop chaud. On attend son arrêt. À travers les vitres on regarde le plus loin possible. Dans les rues les gens se pressent. Il y a beaucoup de monde sur le trottoir. C’est peut-être à cause des soldes. On s’égare dans ses pensées. On pense à autre chose. Ou à rien.

L’enfant blond regarde toujours les deux lycéennes. Leurs langues qui s’entremêlent l’intéresse particulièrement. La mère tire la main de l’enfant.

Arrête de regarder comme ça je te dis ça se fait pas. Et puis c’est pas de ton âge.

L’enfant est docile, il dit oui maman, avec un sourire. Et du coin de l’œil continue à guetter les deux filles.

 

Elles se serrent dans les bras, l’une l’autre, accrochées par les yeux par les mains. Autour d’elles le monde a disparu. L’ancien monde. Ou bien il est subitement devenu calme. Ou même joli. Peut-être. Un monde rêvé. Un monde nouveau. Un monde qu’elles viennent d’inventer. Un monde plein de couleurs de soleil de sourires de portes ouvertes et de fenêtres sans volets. Leurs corps se pressent l’un contre l’autre. Leurs yeux s’enlacent et s’enfuient. Ça y est. Elles ne sont plus là.

 

On détourne le regard. On évite. On s’écarte légèrement. On tente de mettre de la distance.

On a envie de dire quelque chose mais on se retient.

Ce qu’on dirait, ce qu’on pourrait dire, ce qu’on voudrait dire, si on savait comment le dire, si on trouvait la bonne formule, serait certainement quelque chose d’important. Et on le dirait avec gravité. Et avec force.

Mais on ne le dit pas, on regarde ailleurs, ou de biais, ou de travers, on attend ce prochain arrêt qui n’arrive pas, on n’en pense pas moins. Et on racontera tout ça ce soir à la maison.

 

Et les deux filles sont seules et nues et douces l’une contre l’autre, seules au monde, des larmes dans les yeux à cause de ce bonheur. Un bonheur inouï. Un bonheur unique. Un bonheur ailleurs. Un bonheur stratosphérique. Un bonheur à elles. Un bonheur qu’on ne pourra pas leur arracher.

 

Quelqu’un soupire bruyamment.

Un soupir. Juste ça. Un agacement.

Un soupir qui les fait redescendre dans ce monde-ci.

Alors la brune rembrasse la blonde à pleine bouche. Volontaire. Gourmande. Ostensible.

Et la blonde se serre un peu plus. Son regard croise celui de l’enfant qui sourit. Son pied se lève et de sa jambe elle entoure les jambes de la brune. Elles font corps.

 

De la foule entassée une main se lève. On ne sait pas à qui elle appartient. On ne peut pas savoir. On est trop compressé. La main reste en l’air quelques secondes. Puis s’abat sur la tête de la blonde fragile. Qui vascille et tombe à genoux.

Un cri.

Le bus n’a pas l’air de vouloir s’arrêter. Pourtant on ne devrait plus être loin de la prochaine station. Sur le trottoir, la foule déambule.

La brune s’agenouille près de sa copine qui n’a rien compris rien vu venir et n’a pas l’air dans son assiette.

Le bus ne s’arrête toujours pas. Il roule lentement.

 

Puis il freine. Brusquement. La foule se déplace comme un seul homme. Quelqu’un marche sur la main de la blonde. Elle gémit. Il dit eh j’ai pas fait exprès, c’est à cause de ce chauffeur à la con qui freine n’importe comment.

Eh ben j’espère au moins que t’as pas marché dans une merde de chien avant de monter dans le bus hahaha, répond quelqu’un d’autre.

Ah oui c’est sûr. Hahaha.

Et toi pourquoi tu pleures, dit la mère à l’enfant, c’est toi qui en as pris une peut-être ? oui ? non ? alors arrête de pleurer s’il te plait ou j’t’en colle une moi. Au moins tu sauras pourquoi tu pleures.

Enfin le bus s’arrête.

Les portes s’ouvrent.

Grouille-toi, dit la mère à l’enfant, on va encore être en retard.

Quelqu’un renifle. Ou bien sanglote. On ne sait pas qui. On ne veut savoir.

On se bouscule. On est pressés. On descend rapidos.

 

Les gens marchent sur les trottoirs. Ils ont les bras chargés de paquets.

La mère tient l’enfant par la main. Il a du mal à la suivre et regarde derrière lui. Le bus redémarre. L’enfant tend le cou. Il voit la blonde qui se relève. Et sa copine qui d’un doigt lui essuie la joue. Il fait un petit signe de la main.

Le bus s’éloigne.

Tu traînes tu traînes tu traînes. Dit la mère.

Il voudrait bien lui poser encore une question.

Mais il se tait. Il la suit.

Et sourit.


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haut de Fabienne Frisoni - posté le 16 02 2013

Nouvelle touchante dans l'air du temps mais aussi dans l'air de tous les temps, sur la fragilité et la force de la minorité montrée du doigt. Une écriture qui fait mouche, simple et précise, vigoureuse et juste. La fin me laisse peut-être un peu sur ma faim...

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