Lundi 22 avril 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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Cruauté/Ballet & grotesque/L'été en automne

:::: Par Jonathan Kerr | paru le 31/12/2014

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La scène est divisée en trois parties : une partie inférieure et une partie supérieure scindée en deux zones distinctes. Au dessous, l’endroit des enfants, la cave, occupant tout l’espace inférieur. Au dessus, dans l’espace supérieur, d’un côté une salle de danse avec miroir et barre. De l’autre, un salon salle à manger.

 

                                                              1

 

Dans l’espace salon salle à manger.

 

L’Homme

J’ai mis un matelas à même le sol

 

La Femme

Et leurs besoins ?

 

L’Homme

Y s’débrouilleront…

La Femme

On les avait prévenus de toute façon !

 

L’Homme

Ça allait comme ça, hein… allez hop, en bas

 

La Femme

Et le mien, mon danseur, dans les airs

 

L’Homme

Le tien, oui, dans les airs le tien, même s’il veut plus me voir en peinture

 

La Femme

Ça lui passera et c’est pareil pour moi, tu sais

 

L’Homme

Pourquoi il est toujours fourré chez ton ex, le week-end ?

 

La Femme

C’est pas grave, je te dis, ça lui passera

 

L’Homme

C’est dans ma tête

 

La Femme

Lui, il est dans mon cœur

 

L’Homme

Ça allait bien, non ?

 

La Femme

Tu as fait comme tu devais, allez viens là !

 

L’Homme

Je suis à toi comme jamais je n’ai été à personne, celle d’avant était navrante, ses fils le sont tout autant

 

La femme

Ce sont tes fils pourtant ! T’es excité, hein ?

 

L’Homme

Je punis celle qui n’est pas là, celle qui a failli, celle qui aurait du les prendre. On va dans la chambre ?

 

La femme

Pourquoi pas ici ? Tu as raison de la punir à travers eux. De les avoir installés dans la cave. Mon petit rat, mon grand à moi, il va monter aux étoiles

 

 

L’Homme

Arrête de parler de lui, ça me gêne quand on fait ça. Des fois…

 

La Femme

Quoi ?

 

L’Homme

J’aimerais

 

La Femme

Mais dis ?

 

L’Homme

Arrête, tu me chatouilles, là. Frapper,  oui

 

La Femme

Faut pas exagérer quand même. Tu les as fait descendre. Ils ont mangé le pourri qui restait

 

L’Homme

Ma haine, s’apaise pas. Même maintenant…

 

La Femme

Détends toi, mon trésor

 

L’Homme

Je croyais que c’était l’autre

 

La Femme

Qui ?

 

L’Homme

Ton danseur

 

La Femme

Lui, c’est le trésor de mon cœur, le trésor du monde, toi tu es ma haine, tu es ma rage, tu punis toi…

 

L’Homme

Leur monde, maintenant, c’est en bas

 

La femme

Un matelas de pourriture, tu dis ?

 

L’Homme

Un matelas, oui

 

 

 

 

La Femme

Allez viens dans le canapé, on fera « ça » tout à l’heure, on a le temps maintenant, on a toute la place à nous, on va regarder les nouvelles et sers nous un bon verre de vin

 

L’Homme

Oui, pourquoi on boirait pas ?

 

La  Femme

Tiens, y’a encore l’autre aux infos !

 

L’Homme

Qui ça ?

 

La Femme

Avec ses seins refaits....

 

L’Homme

Celle qui a poignardé son chum ?

 

La Femme

Pourquoi tu te mets à parler québécois ?

 

 

 

L’Homme

J’trouve qui ressemble à un bucheron canadien,  son chum, tu trouves pas ?

 

La Femme

Je t’ai fait un ragoût comme tu les aimes, y’a plus qu’à réchauffer

 

L’Homme

La salope, oui, la garce

 

La Femme

A qui tu penses, à « elle » ou à l’autre là avec ses seins bidons ?...

 

L’Homme

A la salope

 

La Femme

Comment t’as pu vivre avec aussi longtemps aussi ?

 

L’Homme

Et toi avec l’autre ?

 

 

La Femme

L’autre, il m’a fait un danseur, un aérien, un funambule, alors… Toi, elle t’a laissé des petits cochons mais les petits cochons maintenant ils dorment en bas, à la porcherie !

 

L’Homme

C’est toujours quand je me rapproche de la maison le soir que vient la haine… j’avais la haine déjà quand je rentrais chez moi quand j’étais môme. Personne ne m’attendait

 

La femme

Viens, on va manger et on regardera notre feuilleton juste après

                                                             

                                                               2

 

Dans l’espace danse, le danseur entre. Il exécute d’abord une variation face au miroir, puis la recommence, puis la recommence encore, cette dernière fois à la limite de ses possibilités, comme s’il forçait pour se faire mal. Il vient s’adresser finalement aux spectateurs.

 

Le danseur

Pourquoi je n’ai rien à craindre, moi ? Comme une victoire. A chaque fois. Quand je  chausse mes chaussons. Je coupe le lien avec mes pieds. Je cisaille, j’essaye de scier définitivement le cordon. Ne pas penser. Mais je ne peux rien dire. Je ne me blesse pas moi, jamais. Pas de foulure, d’entorse, de déchirure, de coups.  Pas comme les autres danseurs. Quelque chose me protège. Ma mère ? Encore ? Il me semble qu’elle est toujours accrochée à mes pieds. Quelle horreur. Sans doute pour ça que mes pieds s’échappent si haut. Pour la décoller de mes pointes (il reprend sa variation face au miroir). Danser, danser, mes pieds. Parfois je ne voudrais plus jamais retomber au sol. Rester en l’air, oui, toujours. Ne pas penser. Mais je ne sais rien. Je ne veux plus les voir. Dansez, dansez mes pieds. Fouettez l’air. Plus haut encore (il s’arrête, revient face aux spectateurs). Si je pouvais seulement m’envoler. Elle me retient encore, je sais. Mais non, je ne sais rien. Non, je vous dis, je ne peux rien dire. Dansez, dansez mes pieds (il reprend sa variation comme un perdu puis s’arrête, revient à l’avant scène). Elle dit : ce n’est pas grave, tu reviendras. Je ne reviendrais pas. Je voudrais que les exercices durent encore plus longtemps. Je suis le dernier toujours, à la barre. Je vais au plus loin. Quelquefois ils éteignent la lumière mais je continue à danser dans le noir. Même aveugle, je saurai encore. La limite. Où est la limite ?


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