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Procès Pleyel/L'été en automne

:::: Par Dominique Chryssoulis | paru le 31/12/2014

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Les quatre scènes de cette courte pièce renvoient soit à des périodes historiques bien connues (scènes 1 et 2) soit à des faits authentiques (l’histoire du faux piano de Chopin pour la scène 3 et la fermeture de l’atelier Pleyel de Saint-Denis fin 2013 pour la scène 4). L’immersion dans le lac d’Annecy renvoie au geste symbolique du pianiste François-René Duchâble qui, en 2003, y jeta  une carcasse de piano pour signer son départ de la scène.

Durée estimée : une vingtaine de minutes.

 

  • Scène 1 –

 

La scène se passe dans un tribunal à Paris à la Libération

Un public nombreux attend à l’extérieur le début de l’audience.

 

  • On dit qu’il a assassiné Mozart.

 

  • Mais non, voyons, il était pas né.

 

  • Un jeune homme se serait défenestré à cause de lui.

 

  • Non ?

 

  • Quelle horreur !

 

  • Vous savez quand ils ouvrent les portes ?

 

  • Bientôt, je pense. Le procès commence à dix heures.

 

  • Mon mari et moi on est là depuis six heures ce matin.

 

  • Tout le monde rentrera pas.

 

  • Ah, y a du mouvement. On doit commencer à entrer. Ursule, me lâche pas la main.

 

  • Vous saviez qu’au Moyen-Age on pouvait traduire un cochon en justice ?

 

  • Non ! Ça alors ! Vous êtes sûr ?

 

  • Emile Agnel en rapporte plusieurs cas. Les cochons se promenaient en liberté et ils pouvaient tuer un enfant.

 

  • Et alors ?

 

  • Le cochon passait devant un tribunal. La peine était en général le bûcher ou la pendaison par les pattes arrière.

 

  • Pas possible…

 

  • Lui, au Moyen-Age, on l’aurait brûlé vif pour sorcellerie avec un tel répertoire : L’Amour sorcier, L’Enfant et les sortilèges, la Danse rituelle du feu

 

  • Ah, ça avance. On va pouvoir entrer.

 

  • Ursule, tu me lâches pas.

 

La foule prend place bruyamment dans la salle d’audience.

  • Silence, Mesdames et Messieurs, la Cour.

 

  • Qu’on fasse entrer le prévenu.

 

Le brouhaha reprend, coupé de quelques insultes en direction de l’accusé.

  • Collabo.

 

  • Sale tueur.

 

  • Un crime pareil.

 

  • On aura ta peau.

 

  • On t’arrachera les couilles si tu en as.

 

  • S’il est pas condamné à mort, moi je le bousille.

 

  • T’en fais pas : on sera là et on t’aidera.

 

Un cloche est violemment agitée pour ramener le silence.

  • Silence, Mesdames et Messieurs. L’audience va commencer.

 

  • Accusé levez-vous. Venez à la barre et déclinez vos nom, prénom, qualité, date de naissance.

 

  • Pleyel 5010, Monsieur le juge  - Piano de concert -  né le 18 mars 1836.

 

  • Jurez-vous de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ? Levez la main droite et dites : je le jure.

 

  • Je le jure.

 

  • Qu’on donne lecture des chefs d’accusation.

 

  • Le prévenu est accusé d’intelligence avec l’ennemi, de haute trahison et de complicité de crime. Il a en effet, quotidiennement, joué au siège de la Gestapo, rue Lauriston, des morceaux destinés à couvrir les cris des patriotes que l’on torturait à l’étage au-dessus.

 

  • Objection Monsieur le président : l’accusé, déjà très âgé au moment des faits, avait perdu une partie de ses capacités auditives. Il n’a rien entendu. Il est du reste, comme vous pouvez le remarquer, depuis peu appareillé. Mais pas au moment des faits.

 

  • Ça reste à vérifier. Je poursuis : circonstance aggravante, la musique jouée principalement était celle de musiciens allemands : Schubert et Beethoven, notamment.

 

  • Autrichiens, Monsieur le président.

La foule réagit violemment.

  • Hou ! Hou !

 

  • A mort le traître.

 

  • Salaud de vendu aux Boches.

 

  • Qu’on le pende par les couilles.

 

  • Silence dans la salle !

 

  • Monsieur le Président, ces musiciens ont été joués partout dans le monde. Ils appartiennent au patrimoine mondial de la création.

 

  • Je continue : d’avril 1942 à juillet 1944, c’est-à-dire pendant deux ans, des patriotes français ont été frappés, mutilés par des méthodes dont je ne donnerai pas les détails ici, mais les victimes, enfin celles qui ont survécu, pourront témoigner de ce qui se passait dans l’immeuble de la Gestapo, en plein Paris occupé par les troupes allemandes.

 

  • Monsieur le président, nous sommes dans un contexte de guerre, d’occupation par l’ennemi. Le prévenu n’avait pas choisi d’être à cet endroit-là à cette époque-là.

 

  • J’appelle à la barre Monsieur Patrick Jourdan. Monsieur Jourdan, dites-nous comment cela se passait.

 

  • J’ai été arrêté le 12 juillet 1943 par la Gestapo et enfermé dans un sous-sol avec d’autres prisonniers dont beaucoup étaient gravement blessées.

 

  • Pour quel motif avez-vous été arrêté à cette date ?

 

  • J’étais communiste, Monsieur le président, et résistant.

 

  • Racontez comment se passaient vos interrogatoires, Monsieur Jourdan.

 

  • C’était toujours la nuit. Les premières fois j’étais encore capable de marcher seul. Ensuite deux soldats allemands me traînaient jusqu’au cinquième étage. J’étais attaché sur une chaise. Je devais garder  les yeux ouverts face à une lampe d’une grande puissance. On me frappait à coups de crosse. Il y avait aussi les électrodes sur diverses parties du corps. La baignoire d’eau glacée où l’on me tenait la tête sous l’eau jusqu’à ce que je suffoque. J’ai perdu connaissance plusieurs fois. On me ramenait à ma cellule à moitié mort.

 

  • Comment avez-vous pu vous enfuir ?

 

  • A la faveur d’un bombardement qui s’est produit pendant un interrogatoire. Il y a eu un moment d’affolement. J’ai pu me traîner jusqu’à une porte qui donnait sur une arrière-cour.

 

  • Entendiez-vous la musique à l’étage supérieur ?

 

  • Hélas, oui, je l’entendais.

 

  • Pourquoi hélas ? Vous n’aimez pas la musique ? Vous n’aimez pas Beethoven, Schumann, Schubert ? Les morceaux étaient-ils mal interprétés ?

 

  •  J’ai toujours aimé la musique, Monsieur le président, et particulièrement le piano romantique. Je jouais moi-même un peu. Mais là, comment vous dire…Il m’est venu une haine de la musique que j’entendais. Cette musique qui, dans d’autres circonstances, m’aurait transporté, m’était odieuse. Elle rajoutait à mon humiliation et à ma souffrance. J’aurais voulu qu’elle cesse. Je souhaitais à celui qui la jouait en cette circonstance d’avoir comme moi les membres brisés, la cage thoracique enfoncée, le visage tuméfié, et qu’on lui joue la musique qu’il aime.

Cris dans la foule

  • A mort le coupable !

 

  • Qu’on en fasse des bûches à brûler dans les cheminées

 

  • A mort, l’assassin !

 

  • Silence, Mesdames et Messieurs. La cour va se retirer pour délibérer.

 

  • Moi, avant la guerre, je jouais aussi du piano. Personne de ma famille n’est revenu des camps. Aujourd’hui, je ne peux ni jouer ni même entendre la musique allemande. Ce n’est pas une décision raisonnée. C’est plus fort que moi.

 

 

  • Scène 2 –

 

La scène se passe dans un tribunal à Moscou en 1948. L’audience est à huis-clos.

 

  • Camarade accusé venez à la barre. Déclinez vos noms, prénom, qualité, date de naissance.

 

  • Pleyel 77 500, camarade juge – Piano de concert - Né le 9 mai 1880.

 

  • Qu’on donne lecture de l’acte d’accusation.

 

  • Camarade Pleyel, vous êtes accusé de trahison de classe, de collusion avec la bourgeoisie et l’aristocratie de différents pays d’Europe : vous avez joué, par le passé, de la musique décadente -  de la musique de Chopin, cet efféminé, et de bien d’autres de son acabit.   

Vous avez commencé votre carrière en jouant dans des cours royales pour des princes, princesses, ducs, archiducs, duchesses, archiduchesses en Angleterre, en Autriche, en Pologne, et jusque dans le palais du tsar Nicolas II ennemi du peuple.

Revenu dans notre république socialiste et soviétique, loin de participer à l’effort de reconstruction du pays en exaltant le travail des champs, les travailleurs et les travailleuses des usines, vous avez joué de la musique bourgeoise et contre-révolutionnaire – Prokofiev, Chostakovitch, un capitaliste américain dénommé Gerchwing. Une musique qui, loin de louer le courage et les efforts immenses des travailleurs et des travailleuses de ce pays, encourage à la paresse, à la rêverie et à la débauche.

Camarade Pleyel, qu’avez-vous à répondre ?

 

  • Camarade juge, pour les cours royales ou impériales, pour celle du tsar Nicolas II, nous étions dans un temps où la démocratie n’était pas très répandue en Europe. Et j’ai beaucoup joué en France, pays de la Révolution, qui a aboli les privilèges en 1789. La musique que j’ai pu faire entendre, celle dont vous parlez, n’est pas destinée à détourner les travailleurs de leur labeur. Elle s’efforce, au contraire, de leur apporter une émotion qui ne les éloigne du travail que pour les y ramener pleins d’une énergie et d’une ardeur nouvelles.

 

  • Camarade Pleyel, vous semblez sous-estimer les charges qui pèsent contre vous. En persistant à vous défendre, vous les aggravez. Il serait préférable pour vous, et aux yeux du peuple laborieux qui n’a que faire de vos philtres magiques, de faire votre autocritique. Pour mieux y réfléchir, vous serez conduit dans une cellule à l’écart des bruits du monde, où vous aurez tout loisir d’y réfléchir. Vous y serez aidés par deux camarades qui vous y accompagneront et qui vous aideront, par des séances spéciales propices à la réflexion, à préparer une forme de confession publique, bien que je n’aime pas ce terme. Cette autocritique vous permettra de rentrer dans le droit chemin. Si, malgré notre bonne volonté à tous, vous ne parvenez pas à reconnaître vos tords avec suffisamment d’ardeur et de conviction, vous irez faire un petit séjour plus au nord. Le climat, dit-on, y rafraîchit les idées. Camarades gardes, emmenez-le.

 

 

  • Scène 3 -

 

 

La scène se passe dans un tribunal à Majorque en 2011.

 

 

  •  Accusé levez-vous. Nom, prénom, qualité, date de naissance.

 

  • Pleyel 115 500 – Piano droit – Né le 17 juillet 1850.

 

  • Monsieur Pleyel 115 500, vous êtes accusé d’usurpation d’identité, d’imposture et de détournement de fonds. Je donne lecture de l’acte d’accusation qui mérite d’être éclairé par un petit retour historique. L’hiver 1838 – 1839, comme chacun sait, l’écrivain George Sand a effectué dans notre île un séjour à la Chartreuse de Valldemosa, en compagnie du compositeur Frédéric Chopin.

Depuis 1930, un festival international de piano accueille à Valldemosa les plus grands interprètes de cet illustre musicien. Et  on a transformé en musée les cellules qu’occupaient Chopin et George Sand.

 

  • Monsieur le juge, la femme Sand n’a pas été tendre pour les habitants de cette terre, qu’elle décrit, dans Un hiver à Majorque, comme inhospitaliers, plus stupides et lâches que des pourceaux.

 

  • On a passé l’éponge sur tout ça, et depuis 2004, elle a été élevée au rang de fille adoptive de Majorque.

Le public réagit vivement

  • Une mécréante qui s’habillait en homme et fumait le cigare.

 

  • Honte à elle.

 

  • Elle avait emmené ses enfants, qui n’étaient pas ceux de son amant.

 

  • Non !

 

  • Si, si.

 

  • Mort à la femme Sand

 

  • C’est déjà fait, je crois.

 

  • Silence dans la salle !

 

Venons-en à l’acte d’accusation : Pendant quatre-vingts ans, vous avez trôné dans ce petit musée en lieu et place du véritable piano du musicien, une rose romantiquement posée sur votre clavier. Vous avez donc berné des centaines de milliers de touristes, et, plus grave, vous vous êtes fait photographier avec d’importantes personnalités du monde entier, dont un président de la république polonais, la famille royale espagnole, des pianistes de renom, comme Alfred Cortot, des écrivains, comme Jorge Luis Borges. La liste est loin d’être exhaustive. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

  • On ne retrouvait pas le vrai piano, Monsieur le juge. Je me suis sacrifié.

 

  • .Nous sommes en 2011. Cela fait, si je compte bien, plus de trente ans d’usurpation d’identité.

Le public réagit vivement

  • Hou ! Hou le menteur.

 

  • Suborneur.

 

  • Imposteur.

 

  • Mentir pendant trente ans, vous vous rendez compte ?

 

  • Qu’il rembourse tous ceux qui se sont fait avoir.

 

  • Remboursez ! Remboursez !

Cloche qu’on agite pour ramener le silence.

Mesdames et Messieurs…. Le bruit et l’agitation continuent.

  • Mesdames et Messieurs, le jury se retire pour délibérer.

 

 

  • Scène 4 -

 

La scène se passe au tribunal de Saint-Denis en novembre 2013.

 

Le public s’agite dans la salle.

  • Détruire un outil de travail, tout de même.

 

  • Ils étaient pas tous pour.

 

  • Moi j’étais contre. J’ai toujours été contre les manifestations violentes.

 

  • Moi c’est pareil. Il fallait négocier.

 

  • Négocier quoi et avec qui ? Ces salauds qui ont signé notre arrêt de mort ?

 

  • Moi je dis : y avait rien d’autre à faire. Cogner.

 

  • Ils comprennent que ça.

 

  • D’habitude, c’est les autres qui cognent sur nous. Ça nous a défoulés.

Cloche agitée pour ramener le silence

  • Silence dans la salle !

 

  • Accusé levez-vous. Nom, prénom, qualité, date de naissance.

 

  • Pleyel 195 114 – Piano de concert – Né le 29 juillet 1936.

 

  • Vive le Front Populaire !

 

  • Silence dans la salle !

 

  • Vue la gravité des faits - trouble à l’ordre public, insulte à agents de la force publique, actes de vandalisme sur la propriété d’autrui – vous paraissez en comparution immédiate.

 

  • On défendait notre beefsteak, Monsieur le juge.

 

  • Vous n’avez pas la parole.

 

  • Pardon, Monsieur le juge.

 

  • Le 23 novembre dernier, au sein de l’atelier Pleyel de Saint-Denis, le dernier encore ouvert en France, vous avez pris la tête d’un mouvement séditieux…

 

  • On a appris que l’atelier fermait fin décembre. Ça nous mettait tous sur le carreau, Monsieur le juge.

 

  • Vous n’avez pas la parole.

Notez, greffier, que l’accusé porte atteinte au bon déroulement du procès.

Je reprends donc : vous avez pris la tête d’une révolte violente au cours de laquelle vous avez saccagé l’atelier, détruit les plus beaux pianos en cours de construction, et séquestré le directeur des ressources humaines venu vous proposer des modalités de reconversion.

 

  • Parlons-en.

 

  • Je n’ai pas terminé.

Vous avez ensuite bloqué avec vos comparses l’accès à l’atelier et lancé des objets contondants sur les forces de l’ordre. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

 

  • Que nous refusions de mourir, Monsieur le juge. En tout cas de cette manière- là.

 

  • On vous avait proposé une reconversion.

 

  • Oui, une usine de jouets en bois dans les Vosges.

 

  • Cela vous permettait de continuer à jouer.

 

  • Ne vous moquez pas, Monsieur le juge, ce n’est pas bien.

 

  • Je ne souhaitais pas vous offenser. Mais à cause de vous, des artistes ne verront jamais l’instrument dont ils avaient rêvé.

 

  • C’étaient des pianos de collection, Monsieur le juge, pour des personnes  richissimes qui ne savent pas lire une partition. Ce qu’ils aiment, c’est l’ébène de Macassar, l’ivoire, la signature d’un designer célèbre. Ils n’aiment pas la musique.

 

  • Cet argent-là permettait de fabriquer des instruments pour de vrais artistes.

 

  • Ces artistes, qui préféraient la sonorité claire et veloutée des Pleyel à l’emphase clinquante des pianos coréens, n’auront plus le choix puisque de toute façon l’atelier ferme.

Réactions vives dans la foule

  • Il défend les vrais instruments contre les casseroles.

 

  • Fabriquons français puisque l’industrie périclite. Il y a un ministre pour ça, non ?

 

  • Un savoir-faire qui remonte à 1807, vous vous rendez compte.

 

  • On ne raye pas d’un trait de plume trois cents ans d’histoire.

 

  • D’histoire d’un art qu’on nous envie partout dans le monde.

 

  • C’était quand même le piano de Chopin, de Cortot, de Samson François.

 

  • C’est une tragédie.

 

  • Le gouvernement n’a rien fait.

 

La cloche retentit. Brouhaha, puis lecture du verdict.

  • Compte tenu de la gravité des faits, l’accusé est condamné à une immersion dans le lac d’Annecy.

 

La foule hurle, siffle.

  • C’est inique.

 

  • C’est honteux.

 

  • C’est pire qu’au Moyen-Age.

 

  • C’est Mozart qu’on assassine.

 

FIN


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