Lundi 18 février 2019 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

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L'homme couleur

:::: Par Henri Gruvman | paru le 19/12/2013

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Il était une fois un homme qui aimait les couleurs, et les couleurs le lui rendaient bien. Elles se disputaient pour l'accompagne ;  il était constamment courtisé et il les laissait faire. Cet homme s'appelait Léon. Quand il marchait et qu'il était dans cet état de flottement bienheureux, il choisissait ou de changer de couleur  à chaque coin de rue, ou de les laisser s'entendre, coexister et d'inventer leur liaison.

Imaginez comme il faisait sensation, Léon. Dans le métro, par exemple : Imaginez Léon passer du vert ou violet, au bleu, au rouge, à l'émeraude, au parme, à l'acajou, au jaune paille. Parfois, on le prenait à partie, "quand est-ce que tu vas arrêter de te camer ... Léon ?" et les gens riaient et lui avec eux.

Un jour qu'il avait un oeil joyeux d'un bleu roi éclatant et l'autre gris, on vit apparaître  des larmes d'un blanc nacré!  Ce blanc éclatant  contrastait avec  les rides noires de  son visage qui s'éclairait parfois d'un bleu turquoise. Puis se dessina  un arc de front, dont le spectre de couleur couvrait le nez, remplissait les narines, peignait les lèvres dans un feu d'artifice qui illuminant sa bouche d'un demi sourire irréel,   accrochait aux dents toutes les couleurs imaginables, avec en plus les autres. C'était très beau.

Mais, un jour, Léon prit conscience de son talent, il décida de l'exploiter, d'en faire un métier. Il devint une attraction, «LÉON, L'HOMME CAMÉLÉON".  Pour cela, il lui fallait commander,  les convoquer à son gré. Peu à peu, la gamme de ses couleurs se réduisit. Les couleurs le fuyaient. Après un an, il ne gouvernait que deux couleurs : le noir et le blanc. Les autres l'avaient quitté. Ses nuits devinrent blanches, ses idées noires. Il n'arrivait plus à voir rouge, sa verdeur s'estompait, il palissait à vue d'œil. Les deux couleurs survivantes, les deux fidèles finirent par se fondre l'une dans l'autre. Il n'en resta plus qu'une, le gris.

Il devint l'homme gris, "L'HOMME À UNE SEULE COULEUR". Il arrêta de s'exhiber dans les foires et il restait chez lui  regardant la télé et regrettant le temps, le temps de ses succès.  Parfois il regardait même des cassettes vidéo où on le voyait  du temps de sa splendeur, régenter les couleurs. Un jour de grande fatigue et de grand ennui il prit le train, se confiant au hasard  et il descendit au terminus. C’était au mois d’octobre. L’air était vif, le vent soufflait.  Au loin  on entendait le mugissement des vagues. Il se laissa porter par le bruit. Une main amie semblait le guider. Il se laissa faire et arriva au bord d’une falaise où une mer démontée semblait l’attendre. Il s’assit surplombant  la beauté et  la regarda de tous ses yeux, de toutes ses oreilles, de tout son nez, et de toute son âme. Il se laissa remplir par le mouvement continu des lumières et des sons  et surtout oui surtout des impressions  qui revifiaient ses nerfs, qui le lavaient de l’Intérieur, qui emportaient son esprit et le faisaient voyager  dans le vaste monde, lui petit point noir accroupi au bord de l’océan. Quel bain de jouvence se fut ! IL avait retrouvé toutes ses couleurs! 

Mais cette fois elles ne risquaient pas de disparaître. Elles étaient à l’intérieur de lui. Elles pavoisaient ses intestins, elles peignaient son larynx,  elles tapissaient son estomac. Elles vivaient en lui et lui donnaient, plein d’idées, des idées pour tout et tous. Il se releva et à l’océan qui semblait lui sourire il cria un grand merci. Il repartit vers la grande ville, mais cette fois il sifflait en marchant, il interpellait le vent, il inventait le temps, il  avait retrouvé son chant.


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