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Tu pars où ?

:::: Par Philippe Alkemade | paru le 01/07/2013

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L’enfant - Tu pars où ?

L’homme - Je n’en sais rien pour l’instant…

Le narrateur - C’est ainsi qu’on a fait connaissance. Il était assis sur le banc d’en face. Il avait une énorme valise à côté de lui.

L’homme - Et toi petit, tu pars?

L’enfant - Je pars, pour sûr, je pars. Mais où, je ne sais pas encore… Cela dépendra. Du temps, du temps que je veux qu’il fasse ! Si je recherche la chaleur, alors j’irai vers le sud et si je veux voir la mer, je choisirai l’ouest. Je ne suis pas pressé, j’ai tout mon temps. Il faut juste que je me décide. Je n’ai pas vraiment d’idée. Avec un petit coup de pouce du destin, je peux même décrocher l’Eldorado !

L’homme - Tu en as de la chance, ce n’est pas donné à tout le monde de partir, comme ça, sur un coup de tête ! 

L’enfant - Je sais.

Le narrateur - Je viens souvent ici, surtout lorsque je suis triste, triste de ne pas pouvoir imaginer plus loin que le bout de ce quai de gare. Alors, pour tuer le temps, je ramasse des billets de train, ceux que les gens jettent par terre, ou dans les poubelles. Je collectionne les destinations aller-retour. Dans un certain sens, ça fait rêver… Et puis, ca me donne l’impression de…

L’enfant - Qu’est-ce que tu dis ?

L’homme - Je dis que je collectionne les billets de train aller-retour. 

L’enfant - Ah ! C’est utile ! Surtout sur un quai de gare !

L’homme - Pour sûr, c’est utile.

Le narrateur - Ca chasse la déprime. Et puis, j’apprends une multitude de choses. Par exemple, je suis incollable sur les destinations. Que ce soit pour des villes sans importance ou bien pour des grandes capitales. J’ai tous les horaires.  Ici, sur un petit cahier. Montreuil-Berlin via Karlsruhe, il part à 8h30 le mardi. Saint Denis-Madrid, c’est à 20h47 les jeudis et vendredis. Il existe même même un Montrouge-Bruxelles à 18h00, tous les jours, un Vincennes-Toulouse le dimanche, un Antony-Rennes trois fois par mois, un Creil-Biarritz une fois par année. J’ai même une première classe Paris-Salzbourg en train couchette. Un jour j’irai. Qui sait ? Ca fait peut-être un peu loin, je ne sais pas où c’est Salzbourg…. Mais c’est un nom qui sonne bien.

L’homme -  Et toi petit, où m’as-tu dit que tu partais ? 

L’enfant - J’ai dit que je n’en savais rien…  Je ne me suis pas encore décidé. Mais j’ai confiance en ma bonne étoile.

Le narrateur - Et d’un coup d’un seul, à la façon d’un magicien, je lui ai montré mes billets.      

L’homme - Tu n’a qu’à choisir, petit !

Le narrateur -  Il a eu l’air surpris ! C’est vrai qu’ils ne sont pas nombreux les voyageurs qui partent comme bon leur semble. 

L’enfant - Salzbourg. Tu as parlé d’un billet pour Salzbourg en train couchette ?

L’homme - Salzbourg ? C’est étrange comme destination pour un petit garçon ? Pas commun ! Sais-tu seulement où est Salzbourg ?

L’enfant - Non, pas vraiment. Mais bon… C’est en première, pas vrai ?

L’homme - Oui, un train couchette en première ! Mais je pensais l’utiliser, ce billet…

L’enfant -  Le plus important c’est de faire sa valise, non ? Penser à ne rien oublier, chaussettes, pull-over et maillot de bain. Le reste ne compte pas vraiment. Et surtout, ne pas avoir de certitude quant à la destination, Colmar ou Bordeaux, Mâcon ou Reims ! Peu importe ! Pour toi, savoir que tu vas à Salzbourg, ça casse le charme du voyage, non ?

L’homme - Tu rêve vraiment d’aller à Salzbourg ?

L’enfant - Emmener mon piano faire un beau voyage ! Voilà ce dont je rêve.

L’homme - Parce que tu emmènes ton piano ?

Le narrateur - C’est à cet instant qu’il m’a regardé bizarrement.

L’enfant - On a le droit ! Non ?

L’homme - Je n’en sais fichtre rien ! Mais après tout… Pourquoi pas ! Ce n’est pas humain un piano ?

L’enfant - Pas que je sache… Alors, tu me le donnes ce billet ?

L’homme - C’est bon, allez, viens le chercher !

Le narrateur - Il a traversé les rails et est venu prendre son billet pour Salzbourg en couchette première classe. Puis il a retraversé les rails, s’est assis à côté de son énorme valise et il m’a dit :

L’enfant - Merci ! Ca va être drôlement chouette comme voyage. Mon piano va adorer !

Le narrateur - Quelques minutes plus tard, un train est entré en gare. Lorsqu’il est reparti et que j’ai pu apercevoir l’autre côté du quai, le gosse avait disparu… Lui et son énorme valise. Jamais je ne saurai si c’était son piano qu’il avait dedans !


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