Jeudi 13 décembre 2018 BAT - La revue des écritures théâtrales - Numéro 76 Partager

Exposition en
mai 2015

Nos champs de solitude

image

hautEn savoir plus
...

image
Nos partenaires

L'éditorial

La jungle à 1200 spectacles

:::: Par Gilles Costaz | paru le 01/10/2013

costaz.jpg

  Ce qui manque aux auteurs dans le off d’Avignon, c’est de se rencontrer et de voir davantage les spectacles des uns et des autres. « Tiens, tu étais là ? Tu donnais une pièce » ? », dit-on à un ami rencontré le dernier jour, sans qu’on l’ait jamais aperçu auparavant. Une jungle à 1 200 spectacles a tendance à être une plateforme pour la débrouillardise et le goût de s’exprimer aux dépens des autres. Si le public, merveilleux, trouve peu à peu le temps de consulter tout le programme, les auteurs s’y perdent souvent, un peu découragés par les one man shows et comédies bas de gamme qui prennent trop de place dans les colonnes du monumental « journal du off ».

  Même dans le théâtre où se joue votre pièce, il est difficile de voir les réalisations des autres. Problèmes d’horaire, problèmes du nombre de places gratuites ou détaxées. Ainsi, au Chêne Noir, parmi les œuvres contemporaines inédites, je n’ai pu voir que Nous serons vieux aussi de Katia Ponomareva, beau moment hanté sur l’âge qui transforme la vie et les rapports entre les hommes, et Tom à la ferme du Québécois Michel Marc Bouchard, très forte tragédie sur la haine de l’homosexualité dans une mise en scène tracée au couteau de Ladislas Chollat.

  En d’autres théâtres, les plaisirs n’ont pas manqué. Qu’on pense, par exemple, au trépidant Mangez-le si vous voulez ! que Jean-Christophe Dollé a tiré du roman de Jean Teulé et qu’il joue lui-même, en chantant, en montant sur les meubles, en allant au bout de lui-même comme tous ses partenaires déchaînés : un autre tableau de l’intolérance, autour d’un épisode de la vie des Français au XIXe siècle. Ou bien à J’ai tué Maurice Thorez, savoureuse « galéjade » de Gilles Ascaride sur l’époque héroïque du Parti communiste, jouée par l’auteur et Gérard Andréani dans une mise en scène de l’auteur majeur de Marseille (et d’ailleurs), Serge Valletti.

   Notre curiosité pouvait être également satisfaite par Eugène Durif, jouant lui-même une sorte de cabaret poétique, Le Désir de l’humain, dont il a écrit les textes et où des partenaires soutenaient sa propre interprétation par le jeu et la musique réglés par Jean-Louis Hourdin. Par ailleurs, un jeune metteur en scène, Thierry Falvisaner, créait la pièce de Christian Siméon, Les Eaux lourdes, qui s’appuie à la fois sur les troubles de l’identité sexuelle et les troubles de la France à la Libération. Elisabeth Mazev est l’interprète centrale et ébouriffante de ce texte au dialogue superbe qui épouse dans un même mouvement le genre de la tragédie et celui de la comédie.

  Parmi les écritures marquées par des cultures métissées, on s’attachait à  Le Jour où ma mère a rencontré John Wayne de et avec Rachid Bouali, beau monologue d’hommage amusé à une mère née en Algérie et vivant en France, qui confond la vie et le cinéma américain (on notera que c’est la dernière mise en scène d’un maître du théâtre populaire, disparu avant l’été, Alain Mollet). Enfin, Afropéennes d’Eva Doumbia d’après Léonora Miano a quelque chose de sidérant dans sa façon de montrer hors de toutes conventions une classe moyenne de femmes noires, créant leurs propres modes, défiant le modèle glamour européen et revendiquant une liberté individuelle et sexuelle face au pouvoir masculin.

  Et il y a, bien entendu, de grands auteurs étrangers. On placera en première ligne La Carte du temps de Naomi Wallace, splendide triptyque de fables autour du conflit israélo-palestinien, joué par une équipe d’acteurs exceptionnels : David Ayala, Charles Gonzalès, Daniel Martin, Thibault Mullot, Dominique Hollier (la traductrice), Afida Tahri et Roland Timsit (également le metteur en scène). Et juste après  Orphelins de l’Anglais Denis Kelly dont la mise en scène par Arnaud Anckaert porte au plus fort la dénonciation secrète et masquée de l’esprit de clan.

  Quant à ma propre pièce, L’Ile de Vénus, dont Gérard Gélas et Lys Cabagni ont bien voulu accueillir la création au Chêne Noir, il est difficile à l’auteur d’en parler. Celui-ci ne peut qu’être reconnaissant au metteur en scène, Thierry Harcourt, à son assistante, Stéphanie Froeliger, aux deux interprètes, Julie Debazac et Nicolas Vaude, d’avoir donné forme, chair, rythmes, vérités, masques et clarté à une œuvre qui attendait sa naissance depuis quelques années. L’histoire est celle d’un homme et d’une femme que des naufrages successifs obligent à partager la même île déserte au bout du monde. Or ils ne savent pas se comprendre et se supporter. Du moins pendant deux ou trois ans ! Est-ce une comédie romantique, comme on l’a beaucoup écrit, ou une comédie pascalienne, sur la vie d’individus privés des jouets de la société ? L’auteur a peu d’avis sur la question mais il sait que, sans ces artistes, sans son éditeur, l’Oeil du prince, sans l’aide d’Anthéa théâtre d’Antibes et d’En votre compagnie, sa pièce croupirait sur l’île déserte des manuscrits endormis. Le off est une île trop peuplée mais des œuvres y naissent à tout bout de champ. Il vaut mieux naître dans la jungle que de ne pas naître du tout.

À savoir sur Gilles Costaz...

hautHaut de page

Mentions légales

©Le Billet des Auteurs de Théâtre 2011

Le collectif

Contact

Revue réalisée avec le concours du
Centre national du Livre